
«Les Hébreux, les peuples islamiques et les chrétiens… ces trois expressions d’un monothéisme identique parlent avec les voix les plus anciennes et les plus authentiques et même les plus hardies et les plus sûres. Pourquoi serait-il impossible que le nom du même Dieu, au lieu d’engendrer une opposition irréconciliable, ne menât plutôt au respect mutuel, à la compréhension et à la coexistence pacifique ? La référence au même Dieu, au même Père, sans préjudice de discussions théologiques, ne devrait-elle pas nous conduire plutôt, un jour, à découvrir ce qui est si évident et pourtant si difficile, que nous sommes tous les fils d’un même Père et que, en conséquence, nous sommes tous frères ?»
Le pape Paul VI, La Croix, 11 août 1970.
Le jeudi 2 avril 1970, une grande manifestation religieuse eut lieu à Genève. Dans le cadre de la Seconde Conférence de « I’Association des Religions Unies », les représentants de dix grandes religions furent invités à se rassembler dans la cathédrale Saint Pierre. Cette « prière commune » était basée sur les motivations suivantes : « Les croyants de toutes ces religions étaient invités à coexister dans le culte du même Dieu ! » voyons si cette assertion est valide à la lumière des Saintes Ecritures.
Pour mieux expliquer le sujet, nous nous limiterons aux trois religions qui se sont succédées historiquement dans cet ordre : le Judaïsme, le Christianisme et l’Islam.
Ces trois religions, en fait, se réclament d’une origine commune: en tant qu’adoratrices du Dieu d’Abraham. Ainsi c’est une opinion très répandue que si nous nous réclamons tous de la postérité d’Abraham (les juifs et les musulmans par la chair et les chrétiens par l’esprit) nous avons tous pour Dieu le Dieu d’Abraham et les trois religions adorent (chacune à sa manière, naturellement) le même Dieu. Et ce même Dieu constitue, d’une certaine façon, notre point d’unité et de « compréhension mutuelle » et ceci nous invite à une « relation fraternelle » ainsi que le grand Rabbin le Dr.Safran l’a souligné, paraphrasant le psaume : « Oh, comme il est bon de voir des frères assis ensemble…«
Dans cette perspective, il est évident que Jésus Christ, Dieu et Homme, le Fils co-éternel avec le Père sans commencement, son Incarnation, sa Croix, sa Glorieuse Résurrection et son Second et Terrible Avenement deviennent des détails secondaires qui ne doivent pas nous empêcher de fraterniser avec ceux qui Le considerent comme « un simple prophète » (selon le Coran) ou comme « le fils d’une prostituée » (selon certaines traditions talmudiques)
Ainsi nous placerions Jésus de Nazareth et Mahomet au même niveau. Je ne sais pas quel chrétien digne de ce nom pourrait admettre cela en sa conscience.
On pourrait dire, faisant fi du passé, qu’en ces trois religions il est loisible d’admettre que Jésus Christ est un être exceptionnel et extraordinaire et qu’ll a été envoyé par Dieu. Mais pour nous, chrétiens, si Jésus Christ n’est pas Dieu, nous ne pouvons le considérer ni comme un « prophète » ni comme quelqu’un « envoyé par Dieu » mais seulement comme un grand imposteur sans comparaison, qui s’est proclamé Lui-même « Fils de Dieu », qui s’est fait ainsi Lui-même l’égal de Dieu (Marc 14:61-62). Selon cette solution œcuménique à un niveau supra-confessionnel, le Dieu trinitaire des chrétiens serait la même chose que le monothéisme du Judaïsme ou de l’lslam, de l’ancien hérétique Sabellius, des modernes antitrinitaires et de certaines sectes illuministes. Il n’y aurait pas trois Personnes en une seule Divinité mais une seule Personne inchangée pour certains ou changeant successivement de « masques » (le Père-le Fils-le Saint-Esprit) pour d’autres ! Et nous prétendrions malgré tout qu’il s’agit du « même Dieu » !
Ici, on pourrait naïvement proposer : « Pourtant, il y a un point commun aux trois religions : elles confessent toutes Dieu le Père ! » Mais selon la sainte foi orthodoxe, ceci est une absurdité. Nous confessons toujours: « Gloire à la Trinité Sainte, Consubstantielle, Donneuse de Vie et Indivisible ». Comment pourrions-nous séparer le Père du Fils quand Jésus Christ affirme : « Moi et le Père nous sommes Un » (Jean 10:30) ; et saint Jean l’apôtre, l’évangéliste et le théologien, l’apôtre de l’Amour affirme clairement : celui qui nie le Fils, celui-la n’aura pas le Père (Jean 12:23).
Mais même si tous les trois nous appelons Dieu le Père : de qui est-Il réellement le Père ? Pour les juifs et les musulmans Il est le Père des hommes dans le plan de la création; alors que pour nous, chrétiens, Il est, en tout premier lieu, avant la création du monde (Jean 17:24) le Père de notre seigneur Jésus Christ (Eph. 1:3), et à travers le Christ, Il est notre Père par adoption (Eph. 1:4-5) dans le plan de la rédemption. Quelle ressemblance y-a-t-il, alors, entre la Divine Paternité dans le Christianisme et dans les autres religions ?
D’autres pourraient dire : « Mais de toutes façons, Abraham adorait le vrai Dieu ; et les juifs, à travers Isaac, et les musulmans, à travers Hagar, sont les descendants de ce véritable adorateur de Dieu. » Ici, on devra éclaircir certains détails : Abraham adorait Dieu pas du tout sous la forme du monothéisme unipersonnel, mais sous la forme de la Sainte Trinité. Nous lisons dans les Saintes Ecritures : et le Seigneur lui apparut près des chênes de Mambré… et il se prosterna jusqu’à terre (Gen. 18:1-2). Sous quelle forme Abraham adorait-il Dieu ? Sous la forme unipersonnelle, ou sous la forme de la Divine Tri-unité ? Nous, chrétiens orthodoxes, vénérons cette manifestation dans l’Ancien Testament de la Sainte Trinité le jour de la Pentecôte, quand nous ornons nos églises de rameaux représentant les anciens chênes, et quand nous vénérons en leur sein l’icône des Trois Anges, juste comme le fit notre père Abraham ! La filiation par la chair depuis Abraham peut ne pas avoir d’utilité pour nous si nous ne sommes pas régénérés par les eaux du Baptême dans la Foi d’Abraham. Et la Foi d’Abraham était la Foi en Jésus Christ, comme le Seigneur l’a dit Lui-même : Votre Père Abraham se réjouissait de voir Mon jour ; et il l’a vu et il était heureux (Jean 8:56).
Telle était aussi la foi du roi prophète David, qui a entendu le Père Céleste parler à son Fils Consubstantiel : le Seigneur dit à mon Seigneur (Ps. 109:1; Actes 2:34). Telle était la foi des trois jeunes gens dans la fournaise quand ils furent sauvés par le fils de Dieu (Dan. 3:25); et du saint prophète Daniel qui eut la Vision des deux natures de Jésus Christ dans le Mystère de l’Incarnation quand le Fils de I’Homme s’approcha de l’Ancien des Jours (Dan.7:13). C’est pourquoi le Seigneur, s’adressant à la (biologiquement incontestable) postérité d’Abraham, dit : Si vous étiez les enfants d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham (Jean 8:39), et ces « œuvres » consistent à croire en celui que Dieu a envoyé (Jean 6:29).
Qui est alors la postérité d’Abraham, le fils d’lsaac selon la chair, ou les fils d’Hagar l’Egyptienne ? Est-ce Isaac ou Ismaël qui est la postérité d’Abraham ? Que disent les Saintes Ecritures par la bouche du divin Apôtre ? Or les promesses de Dieu ont été faites à Abraham et à sa race. L’Ecriture ne dit pas : à ceux de sa race, comme il eût voulu en marquer plusieurs; mais à sa race, c’est-à-dire à l’un de sa race, qui est Jésus Christ (Gal. 3:16). Que si vous êtes à Jésus Christ, vous êtes donc la race d’Abraham, et les héritiers selon la promesse (Gal. 3:29).
C’est alors en Jésus Christ qu’Abraham est devenu le père de nombreuses nations (Gen. 17:5; Rom. 4:17). Après de telles promesses, et de telles certitudes, quelle importance a la descendance d’Abraham selon la chair ? Selon les Saintes Ecritures, Isaac est considéré comme la semence de la postérité, mais seulement comme l’image de Jésus Christ. Contrairement à Ismaël (le fils d’Hagar (Gen. 1 et la suite), Isaac est né dans la miraculeuse « liberté » d’une mère stérile, âgée et contre les lois de la nature, à la manière de notre Sauveur, qui est né miraculeusement d’une Vierge. Il est monté sur la coline de Moriah, exactement comme Jésus est monté au Calvaire, portant sur son épaule le bois du sacrifice. Un ange délivra Isaac de la mort, exactement comme un ange roula la pierre pour nous montrer que le tombeau était vide, que le Ressuscité n’y était plus. À l’heure de la prière, Isaac rencontra Rébecca dans la plaine et la conduisit dans la tente de sa mère, exactement comme Jésus rencontra son Eglise dans les nuages pour la mener dans les demeures célestes, la Nouvelle
Jérusalem, la patrie tant désirée.
Non ! Nous n’avons pas le même Dieu que les non-chrétiens ! La condition sine qua non pour connaître le Père est le Fils : celui qui m’a vu a vu le Père ; personne ne vient au Père que par moi (Jean 14:6-9). Notre Dieu est un Dieu Incarné, Celui que vous avez vu de vos yeux et que vos mains ont touché (I Jean 1:1).
L’immatériel est devenu matériel pour notre salut, comme le dit Saint Jean Damascène, et Il s’est révélé Lui-même en nous. Mais quand s’est-Il révélé parmi les juifs et les musulmans d’aujourd’hui, pour que nous puissions supposer qu’ils connaissent Dieu ? S’ils ont une pleine connaissance de Dieu en dehors de Jésus Christ, alors Jésus Christ a été incarné, est mort et ressuscité en vain !
Selon les paroles du Christ, ils ne sont pas encore complètement allés au Père. Ils ont des concepts au sujet du Père mais ces concepts ne contiennent pas l’ultime révélation de Dieu donnée à I’humanité à travers Jésus Christ. Pour nous, chrétiens, Dieu est inconcevable, incompréhensible, indescriptible et immatériel, comme le dit saint Basile le Grand ; Pour notre salut Il est devenu (dans la mesure ou nous sommes unis à Lui) concevable, décrit et matériel, par la révélation dans le Mystère de l’Incarnation de Son Fils. À Lui appartient la gloire dans les siècles des siècles, amen.
Et c’est pourquoi saint Cyprien de Carthage affirme que celui qui n’a pas l’Eglise pour Mère n’a pas Dieu comme Père ! Puisse Dieu nous préserver de l’apostasie et de la venue de I’Antéchrist, dont les signes annonciateurs se multiplient de jour en jour. Puisse-t-Il nous préserver de la grande affliction que même les élus ne seront pas capables de supporter sans la Grâce de Celui qui abrègera ces jours. Et puisse-t-Il nous garder dans le « petit troupeau », »ceux qui restent par l’élection de la grâce », pour que nous puissions nous réjouir, comme Abraham, à la lumière de Sa Face,par les prières de la Très-Sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie, de tous les habitants des cieux, de la multitude des témoins, des prophètes, des martyrs, des hiérarques, des évangélistes et des confesseurs qui ont été fidèles à la foi jusqu’à la mort, qui ont versé leur sang pour le Christ, qui nous ont fait renaître, selon le testament du Christ, dans les eaux du Baptême. Nous sommes leurs fils, faibles, pécheurs et indignes, assurément, mais nous ne tendrons pas les mains vers un dieu étranger ! Amen.
Source : Père Basile (Sakkas), la Foi transmise, le 5 avril 1970