Saint Ignace (Briantchaninov) – Le monde

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Ces paroles de l’Apôtre (Heb 11) peuvent être appliquées à bien peu d’hommes, peu nombreux sont en effet ceux qui ont passé leur vie terrestre comme Dieu l’a voulu. Profondément détérioré par la chute, l’homme rejeta les pleurs pour la jouissance et la réussite matérielles, qui tuent la vie en Dieu. Cela débuta avec certains des enfants d’Adam, attirés moins par les récits concernant le Paradis et l’état spirituel de l’homme, que par la nourriture et la satisfaction des passions animales. Les générations suivantes désirèrent encore davantage développer la vie matérielle, oubliant ainsi l’éternité. Cette attitude fut ensuite générale, si l’on excepte quelques élus, les récits sur le Paradis étant assimilés à des fables, aux fruits d’une imagination superstitieuse. La mort faucha alors les hommes en vain, puisqu’ils agissaient comme s’ils étaient sur terre pour l’éternité.

Au lieu de soutenir le corps par la juste nécessité d’une nourriture frugale, on opta pour la douceur de mets consommés jusqu’à satiété. Au lieu d’étancher simplement sa soif, on préféra des boissons variées et l’ivrognerie. Au lieu de recouvrir sa nudité de peaux sans attrait, on se para de riches vêtements et de divers accessoires. Les humbles logis destinés à se protéger des intempéries et des bêtes sauvages firent place à de somptueux et magnifiques palais. Le luxe apparut, avec son cortège d’exigences, et devint pour la société déchue une loi implacable. La procréation naturelle devint une luxure insatiable, allant même à l’encontre de l’accroissement du genre humain. Et ce n’était pas encore assez ! Échauffé par une convoitise incontrôlée, privé complètement d’une juste aspiration, l’homme forgea des péchés contre nature.

Dans l’âme, la force de l’énergie, combattue par les désirs inapaisables et les exigences pécheresses, se livra à des querelles, des offenses, des pillages, des guerres et des conquêtes. La force de la raison fut entièrement employée à rechercher des profits et des avantages terrestres, à porter son concours au péché, donnant naissance au mensonge, aux tromperies, à la malignité et à l’hypocrisie. Ainsi, dès la chute de l’homme, et de plus en plus avec le temps, un monde se développa, qui par sa nature même devenait hostile à Dieu.

Le monde, c’est une vie entièrement tournée vers le terrestre, les désirs coupables, la réussite matérielle, la jouissance charnelle. Cette vie a un but totalement opposé à l’objectif élevé et bon qui avait amené Dieu à placer l’homme sur la terre.

«Le monde, c’est le nom commun de toutes les passions. Le monde, c’est la vie charnelle et le raisonnement charnel. Là où cessent le mouvement et l’action des passions, le monde meurt» (Saint Isaac le Syrien).


L‘Esprit saint commande de haïr le monde et d’y renoncer : «N’aimez point le monde, ni les choses qui sont dans le monde, l’amour du Père n’est point en lui, car tout ce qui est dans ce monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l’orgueil de la vie, ne vient pas du Père, mais du monde. Le monde passe et sa convoitise aussi, mais celui qui fait la volonté du Père demeure éternellement» (I Jn 2,15-17). «Le monde entier est inimitié contre Dieu : celui qui veut être ami du monde, se rend ennemi de Dieu» (Jac 4,4). Lorsque l’Écriture sainte dit que «Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle» (Jn 3,16), le mot «monde» désigne ici tous les hommes, y compris les pécheurs. «L’amour de Dieu a été manifesté envers nous en ce que Dieu a envoyé son Fils Unique dans le monde, afin que nous vivions par Lui» (Jn 4,9).

On désigne aussi par le mot «monde», toute la société humaine, unie à sa vie de péché, à ses convoitises charnelles, à sa réussite matérielle, à sa construction babylonienne. Ce monde est hostile à Dieu et à ses serviteurs. «Si le monde vous hait, sachez qu’il M’a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui, mais parce que vous n’êtes pas du monde et que Je vous ai choisis du milieu du monde, à cause de cela le monde vous hait» (Jn.15,18-19). Ce monde est demeuré et demeure encore étranger au Dieu-Créateur et au Dieu-Rédempteur, il considère qu’il sert la vérité en persécutant et en tuant les serviteurs de Dieu (Jn 16,2).

L‘ange déchu est le chef de ce monde hostile à Dieu : il a pour collaborateurs dans ce fol et audacieux combat les autres anges déchus et les hommes qu’il a séduits. La terre même et ses créatures, précédemment soumises à Adam, se soumirent avec lui à Satan après la chute. Satan lui-même témoigne de son pouvoir sur le monde : ayant osé approcher le Fils de Dieu pour le tenter, il Le fit monter sur une haute montagne et Lui dit en Lui montrant tous les royaumes du monde et leur gloire : «Je Te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m’a été donnée et je la donne à qui je veux» (Luc 4,6). Satan ne considère pas son pouvoir sur le monde comme son bien propre mais comme un don.

«L’ennemi qui a séduit Adam et a pu ainsi régner sur lui, l’a privé de tout pouvoir et a été déclaré prince de ce monde. Au début, Dieu avait institué l’homme prince de ce monde et seigneur de tout ce qui est visible. Lorsque l’homme succomba au mensonge de l’ennemi, il remit son autorité à son séducteur. C’est pour cette raison que les mages et les magiciens, par l’action de la puissance adverse et avec la permission de Dieu, paraissent faire certaines choses étonnantes, avoir du pouvoir sur les bêtes venimeuses, entrer sans dommage dans le feu et dans l’eau» (Saint Macaire le Grand).

C’est ainsi que les saintes Écritures nomment l’ange déchu «maître de l’univers et prince de ce monde» (Jn 12,31; Éph 2,2; 6,11-12).

Source : Ignace Briantchaninov, traité sur l’homme

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