
Les icônes où la Mère et l’Enfant sont représentés échangeant un geste de tendresse sont appelées icônes de la Miséricorde. En opposition avec la solennité et la majesté austère des icônes de la Mère de Dieu Hodigitria, elles sont pleines d’une émotion humaine, naturelle, d’amour et de tendresse maternelle. Plus que celles du type Hocligitria, les icônes de la Miséricorde expriment l’aspect humain de la maternité divine et de l’Enfant divin; elles soulignent avec plus de force le fait que l’humanité de la Mère est aussi celle de Son Fils, dont Elle est inséparable par Son enfantement.
Les icônes de la Miséricorde représentent la Mère souffrant profondément du supplice que doit subit Son Fils et supportant en silence cet avenir inéluctable qui Lui a été révélé (« en Toi-même une épée Te transpercera l’âme », Lc 2, 35). L’Enfant est ici le même Emmanuel que sur les icônes du type Hodigitria, habillé du vêtement lumineux qui indique Sa Divinité. Mais en figurant par ses gestes ses sentiments humains – Sa frayeur, Sa tendresse – l’icône souligne Son humanité.

Rare à Byzance, le type de ces icônes de la Miséricorde a connu en Russie une très large diffusion. Il est devenu l’un des sujets principaux de l’iconographie russe, dont l’aspiration à exprimer les sentiments humains purifiés et transfigurés semble trouver son accomplissement dans cette image. « C’est là un des sommets de la création artistique russe. Ni l’art gothique français, ni celui de la Renaissance italienne n’ont su donner à cette représentation plus de chaleur. Ils ont créé des images plus humaines, mais non plus émouvantes.
Les icônes russes de la « Miséricorde » justifient leur nom, parce qu’en les regardant le spectateur éprouve un sentiment de profonde miséricorde, ce sentiment qu’expriment si bien les paroles poétiques d’Isaac le Syrien. Selon lui, le signe d’un cœur miséricordieux est « l’embrasement du cœur humain pour toute la création, pour les hommes, les oiseaux, les animaux, les démons et pour toute créature. À leur souvenir et à leur vue, les yeux de l’homme versent des larmes. Une profonde, une immense compassion lui étreint le cœur et le rend incapable de tolérer, d’entendre, de voir le moindre tort ou le moindre chagrin infligés à une créature.
C’est pourquoi un tel homme ne cesse de prier avec larmes aussi bien pour les animaux sans raison que pour les ennemis de la vérité et pour ceux qui lui font du tort, afin qu’ils soient préservés et qu’il leur soit fait grâce. Il prie de même pour les reptiles, mu par une pitié infinie qui naît sans mesure dans son cœur jusqu’à ce qu’il ressemble en cela à Dieu ».
Comme nous avons dit dans notre introduction, tout sentiment humain que l’icône représente dans son contact avec la grâce divine, est transfiguré, acquiert un sens supérieur. Les icônes de la Mère de Dieu de la Miséricorde en sont peut-être l’exemple le plus frappant. Parmi la gamme si riche et variée de tout ce que ressent l’âme humaine, les sentiments les plus intenses sont ceux qui se rapportent à la maternité car ils appartiennent non seulement au domaine de la vie intérieure, mais aussi à celui de la vie physique de l’homme. Dans les icônes de la Miséricorde, la tendresse maternelle de la Mère de Dieu est indissolublement liée à la douleur poignante pour Son Fils. Cette compassion avec lui devient ici une compassion maternelle avec toute la création, cette création pour laquelle Il S’est volontairement sacrifié. Cette compassion qui conduit « à ressembler en cela à Dieu », transfigure l’aspect le plus instinctif de la nature humaine, celui qui l’apparente à toute la création – la maternité. La relation avec la Divinité transforme la tendresse maternelle en un amour et une pitié embrassant la création toute entière. « La douleur causée par une perte personnelle se transforme en une compassion à l’égard de la misère de tout l’univers, en souffrance par le fait même que le malheur existe en tant qu’élément qui ne peut être éliminé de l’existence du monde, C’est pour cela que la Mère de Dieu est vénérée comme Joie de toute la création, cette création à laquelle Elle est ontologiquement liée. C’est la joie que donne la foi assurée en l’intercession maternelle du « cœur miséricordieux, qui ne peut supporter la souffrance endurée par cette création. L’image de la Mère qui souffre pour Son Fils crucifié est l’expression la plus complète de cet amour qni embrasse tout et qui ne connaît d’autre loi que la pitié et la miséricorde.
Ce contenu des icônes de la Miséricorde avec toute l’intimité et la chaleur humaine qui leur sont propres, en exclut absolument toute sentimentalité doucereuse allant de pair avec des sentiments humains limités et égoïstes. Il en exclut également toute schématisation abstraite.
Le type général des icônes de la Miséricorde possède une multitude de variantes dont les quatre icônes reproduites ici révèlent, chacune à sa façon, le sens.
Extrait du livre : « Le sens des icônes » – Léonide Ouspensky