
Dans l’Église orthodoxe, le dernier dimanche avant le Grand Carême – le jour où, lors des Vêpres, le Carême est liturgiquement annoncé et inauguré – est appelé le Dimanche du Pardon.
Le matin de ce dimanche, lors de la Divine Liturgie, nous entendons les paroles du Christ : « Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses, votre Père céleste vous pardonnera aussi ; mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses… » (Matthieu 6, 14-15).
Puis, après les Vêpres – après avoir entendu l’annonce du Carême dans le Grand Prokimenon : « Ne détourne pas Ta face de Ton serviteur, car je suis dans la détresse ! Exauce-moi sans tarder ! Approche-Toi de mon âme et délivre-la ! » – après être entrés dans l’atmosphère spirituelle du Carême, avec ses souvenirs empreints de gravité, la prière de saint Ephrem le Syrien et ses profondes prosternations, nous nous demandons mutuellement pardon et accomplissons le rite du pardon et de la réconciliation.
Et tandis que nous nous inclinons les uns devant les autres avec humilité, échangeant des paroles de paix et de repentir, le chœur entonne les hymnes pascals, emplissant l’église de l’anticipation de la joie pascale.
Quel est le sens de ce rite ? Pourquoi l’Église veut-elle que nous commencions le Grand Carême par le pardon et la réconciliation ? Ces questions sont essentielles, car pour beaucoup, le Carême se résume principalement, voire exclusivement, à un changement de régime alimentaire, à l’observance des prescriptions ecclésiastiques sur le jeûne. Ils considèrent ce dernier comme une fin en soi, une « bonne action » exigée par Dieu, dotée en elle-même d’un mérite et d’une récompense.
Or, l’Église ne cesse de nous enseigner que le jeûne n’est qu’un moyen, parmi d’autres, en vue d’un but plus élevé : le renouveau spirituel de l’homme, son retour vers Dieu, la véritable repentance et, par conséquent, la véritable réconciliation. Elle nous met en garde contre un jeûne hypocrite et pharisaïque, contre la tentation de réduire la vie spirituelle à de simples obligations extérieures. Comme le rappelle un hymne du Carême :
« En vain te réjouis-tu de l’abstinence, ô mon âme ! Car si tu te prives de nourriture, mais ne te purifies pas des passions, ton jeûne demeure inutile. »
Le pardon est au cœur même de la foi et de la vie chrétiennes, car le christianisme est avant tout la religion du pardon. Dieu nous pardonne, et Son pardon s’accomplit en Christ, Son Fils, qu’Il nous envoie afin que, par notre communion à Son humanité, nous puissions participer à Son amour et être véritablement réconciliés avec Dieu.
En vérité, le christianisme n’a d’autre essence que l’amour. Et c’est avant tout le renouveau de cet amour, sa redécouverte et sa croissance, que nous cherchons durant le Grand Carême, à travers le jeûne, la prière, et l’esprit tout entier de cette sainte période. Ainsi, le pardon est à la fois le point de départ et la condition essentielle de notre cheminement vers Pâques.
On pourrait cependant se demander : pourquoi accomplir ce geste si je n’ai pas d’« ennemis » ? Pourquoi demander pardon à des personnes qui ne m’ont rien fait et que je connais à peine ? Poser ces questions revient à mal comprendre l’enseignement orthodoxe sur le pardon. Il est vrai que l’hostilité manifeste, la haine personnelle, la véritable animosité peuvent être absentes de notre vie, bien que, si nous les ressentons, il nous soit plus facile de nous repentir, car ces sentiments vont directement à l’encontre des commandements divins.
Cependant, l’Église nous révèle qu’il existe des façons beaucoup plus subtiles d’offenser l’Amour divin. Il s’agit de l’indifférence, de l’égoïsme, du manque d’intérêt pour autrui, de l’absence de véritable souci pour les autres – en somme, ce mur que nous érigeons autour de nous, croyant qu’en étant « polis » et « amicaux », nous accomplissons les commandements de Dieu. Ce geste du pardon est d’autant plus important qu’il nous fait réaliser – ne serait-ce qu’un instant – que notre relation aux autres est déformée, qu’il nous permet de vivre cette rencontre entre un enfant de Dieu et un autre, entre une personne créée par Dieu et une autre, et nous fait ressentir cette « reconnaissance » mutuelle qui fait cruellement défaut dans notre monde détaché et déshumanisé.
En cette soirée unique, en écoutant les hymnes joyeux de Pâques, nous sommes invités à une découverte spirituelle : goûter à un autre mode de vie et de relation avec les autres, un mode de vie dont l’essence même est l’amour. Nous pouvons découvrir qu’en tout temps et en tout lieu, Christ, l’Amour Divin Lui-même, se tient au milieu de nous, transformant notre aliénation mutuelle en fraternité. À mesure que je m’avance vers l’autre, à mesure que l’autre vient vers moi, nous commençons à comprendre que c’est Christ Qui nous unit par Son amour pour nous deux.
Et parce que nous faisons cette découverte – et parce que cette découverte est celle même du Royaume de Dieu : le Royaume de la Paix et de l’Amour, de la réconciliation avec Dieu et, en Lui, avec tout ce qui existe – nous entendons les hymnes de cette fête, qui, une fois par an, « nous ouvre les portes du Paradis ». Nous savons désormais pourquoi nous jeûnons et prions, ce que nous cherchons durant le long pèlerinage du Carême. Le Dimanche du Pardon : le jour où nous recevons la capacité de rendre notre jeûne – un véritable jeûne ; notre effort – un véritable effort ; notre réconciliation avec Dieu – une véritable réconciliation.
Introduction au livret Forgiveness Sunday Vespers, publié de 1975 à 1982 par le Département de l’Éducation religieuse de l’Église orthodoxe en Amérique.
Source : www.oca.org