
1. Puisque vous avez souvent désiré savoir en quoi la loi est spirituelle, comme dit l’Apôtre, et quelles sont la connaissance et la pratique de ceux qui veulent l’observer, je vais donc vous le dire, autant qu’il m’est possible.
2. D’abord, nous savons que Dieu est le commencement, le milieu et la fin de tout bien. Quant au bien lui-même, il est impossible de l’accomplir ou de le recevoir, si ce n’est dans le Christ Jésus et le Saint-Esprit.
3. Tout bien nous est donné par le Seigneur comme par un bon intendant, et Celui qui nous le confie ainsi ne le laissera pas périr.
4. La foi ferme est une tour solide. Pour celui qui croit, le Christ est tout.
5. Que soit la source de tous tes desseins Celui qui est la source de tout bien, afin que tes projets s’accomplissent selon Dieu.
6. Celui qui est humble et qui fait œuvre spirituelle s’applique tout à lui-même, et non à autrui, quand il lit les divines Ecritures.
7. Demande à Dieu d’ouvrir les yeux de ton cœur, pour que tu puisses voir, à même ton expérience, l’utilité de la prière et de la lecture.
8. Celui qui jouit d’un charisme spirituel et qui compatit à ceux qui ne l’ont pas, sauvegarde le don par la compassion. Mais celui qui s’en vante le perd : il est assailli par les pensées qui lui viennent de l’ostentation.
9. La bouche de l’humble profère la vérité. Mais celui qui contredit la vérité est semblable à ce serviteur qui frappa sur la joue le Seigneur.
10. Ne deviens pas le disciple de celui qui fait son propre éloge, afin de ne pas apprendre l’orgueil au lieu de l’humilité.
11. Ne t’enorgueillis pas de ta connaissance des Écritures, afin de ne pas tomber dans l’esprit de blasphème.
12. N’essaie pas de régler une affaire tortueuse par la contestation, mais par les moyens qu’indique la loi spirituelle : la patience, la prière, une espérance simple.
13. L’aveugle crie : « Fils de David, aie pitié de moi. » Sa prière est corporelle. Il n’a pas encore la connaissance spirituelle.
14. Celui qui à l’instant encore était aveugle leva les yeux et, voyant le Seigneur, il le proclama non plus fils de David, mais Fils de Dieu, et se prosterna pour l’adorer.
15. Ne t’enorgueillis pas des larmes que tu verses dans la prière. Car le Christ a touché tes yeux, et tu vois désormais avec ton intelligence.
16. Celui qui, à l’exemple de l’aveugle, a rejeté son manteau et s’est approché du Seigneur, se met à le suivre et devient le messager d’enseignements plus parfaits.
17. La malice entretenue par les pensées durcit le cœur. Mais emportée par la tempérance et l’espérance, elle le brise.
18. Il est une affliction du cœur douce et bienfaisante, qui porte à la componction. Et il en est une autre, violente et dangereuse, qui tend à le meurtrir.
19. Les veilles, la prière, la patience devant les événements brisent le cœur sans le blesser et lui font du bien, à condition seulement que ne soit pas refusé leur concours par esprit de convoitise. Celui qui persévère en elles sera aidé dans tout le reste. Mais celui qui les néglige et se disperse éprouvera, au sortir de ce monde, une souffrance intolérable.
20. Un cœur qui aime le plaisir est une prison et une chaîne de l’âme à l’heure de la mort. Mais un cœur qui aime la peine est une porte ouverte.
21. Un cœur dur est une porte de fer qui interdit la cité. Mais devant celui qui est éprouvé et appliqué, la porte s’ouvrira d’elle-même, comme devant Pierre.
22. Nombreux, et très différents les uns des autres, sont les modes de prière. Pourtant il n’en est aucun qui soit nuisible, sinon il ne serait pas prière, mais une œuvre de Satan.
23. Un homme, qui voulait mal faire, commença par prier dans son cœur, selon son habitude. Survint providentiellement un obstacle, et il n’eut finalement qu’à rendre grâce.
24. David avait résolu de tuer Nabal du Carmel. Mais se souvenant que la rétribution est l’oeuvre de Dieu, il renonça à son dessein et rendit grandement grâce. Nous savons par contre ce qu’il fit quand il oublia Dieu : il persévéra, jusqu’à ce que Nathan le prophète l’eût engagé à se souvenir de Dieu.
25. Au moment où tu te souviens de Dieu, prie davantage, pour que le Seigneur te rappelle à son souvenir quand tu l’oublieras.
26. Quand tu lis les divines Écritures, considère ce qui est caché en elles. Car il est dit que ce qui a été écrit avant nous l’a été pour notre instruction.
27. L’Écriture dit que la foi est le fondement de ce qu’on espère, et elle appelle réprouvés ceux qui ne reconnaissent pas que le Christ demeure en nous.
28. De même que la pensée se manifeste par les œuvres et les paroles, de même la rétribution à venir se manifeste par les bonnes actions du cœur.
29. Il va de soi qu’au cœur miséricordieux, il sera fait miséricorde. Mais le contraire appelle une réponse contraire.
30. La loi de liberté nous enseigne toute vérité. La plupart la découvrent comme une connaissance. Mais peu la comprennent à la mesure de leur pratique des commandements.
31. Ne cherche pas la perfection de la loi de liberté dans les vertus humaines : nul n’y est parfait. Sa perfection se cache dans la croix du Christ.
32. La loi de liberté se découvre par la connaissance véritable. Mais elle se comprend par la pratique des commandements, et elle s’accomplit par les compassions du Christ.
33. Lorsque nous serons obligés par la conscience à nous diriger vers tous les commandements de Dieu, nous comprendrons alors que la loi du Seigneur est irréprochable : elle est mise en œuvre dans ce que nous faisons de bien, mais elle ne saurait s’accomplir parmi les hommes sans les compassions de Dieu.
34. Ceux qui ne considèrent pas qu’ils sont eux-mêmes redevables de tous les commandements du Christ, lisent charnellement la loi de Dieu. Ils ne comprennent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils affirment. C’est pourquoi ils pensent qu’ils accomplissent la loi par les œuvres.
35. Telle action est faite avec les apparences du bien, mais l’intention de celui qui la fait n’est pas dirigée vers le bien. Telle autre action semble être mauvaise, mais l’intention de celui qui la fait est dirigée vers le bien. Et ce que nous rapportons là ne concerne pas seulement les actions que font certains, mais aussi les paroles qu’ils disent. Les uns, en effet, dénaturent le sens de leur action par inexpérience ou par ignorance. D’autres ont le dessein de faire le mal. D’autres enfin sont portés par la piété.
36. Les simples ont peine à voir tel qu’il est celui qui, sous ses louanges, cache la calomnie et le blâme, comme celui qui cache la vaine gloire sous une humble apparence. Mais ceux qui la plupart du temps transforment par leurs sophismes la vérité en mensonge, seront plus tard dénoncés et réfutés par leurs actions.
37. Tel qui fait une action apparemment bonne offense son prochain. Et tel autre, en s’abstenant de faire cette action, reçoit dans son cœur un plus grand bien.
38. Il est des reproches inspirés par la méchanceté et la vengeance. Et il en est d’autres inspirés par la crainte de Dieu et la vérité.
39. Cesse de blâmer celui qui a renoncé au péché et se repent désormais. Et si tu dis que tu le blâmes selon Dieu, commence par confesser tes propres fautes.
40. Dieu est à l’origine de toute vertu, comme le soleil est à l’origine de la lumière du jour.
41. Si tu fais œuvre de vertu, souviens-toi de Celui qui a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire. »
42. Les biens viennent aux hommes par l’affliction. De même les maux leur viennent par la vaine gloire et le plaisir.
43. Celui qui est victime de l’injustice des hommes échappe au péché. Et il trouve un secours égal à son affliction.
44. Celui qui s’en remet au Christ pour la rétribution supporte courageusement toute injustice, selon la mesure de sa foi.
45. Celui qui prie pour les hommes qui lui font du tort renverse les démons. Mais celui qui s’oppose aux premiers est meurtri par les seconds.
46. Mieux vaut l’offense des hommes que l’offense des démons. Mais celui qui plaît au Seigneur maîtrise les uns et les autres.
47. Tout bien vient du Seigneur selon sa providence : il fuit mystérieusement les ingrats, les inconscients et les paresseux.
48. Tout vice aboutit au plaisir défendu, mais toute vertu mène à la consolation spirituelle. Si le premier l’emporte, il excite toujours plus ce qui lui est propre. Et si la seconde l’emporte, elle développe de même ce qui lui est naturel.
49. Les outrages des hommes suscitent l’affliction dans le cœur. Mais ils purifient celui qui les supporte.
50. L’ignorance mène à s’opposer à ce qui est utile. Et dans son insolence, elle aggrave la portée du mal.
51. Si tu n’éprouves aucun dommage, attends-toi aux afflictions. Et comme tu devras rendre compte, évite la cupidité.
52. Si tu as péché secrètement, ne cherche pas à le cacher. Car tout est à nu et à découvert aux yeux du Seigneur, à qui nous devons rendre compte.
53. Montre-toi au Maître en révélant tes pensées. Car l’homme regarde au visage, mais Dieu regarde au cœur.
54. Ne pense ni ne fais rien sans avoir en Dieu ton but. Car celui qui voyage sans but perd sa peine.
55. Celui qui pèche en dehors de toute nécessité a du mal à se repentir. Car rien n’échappe à la justice de Dieu.
56. Autant un événement pénible suscite dans l’homme sensé le souvenir de Dieu, autant il accable celui qui oublie Dieu.
57. Que toute peine involontaire t’enseigne à te souvenir, et tu auras toujours une raison de te repentir.
58. L’oubli n’a par lui-même aucune puissance. Mais il tire sa force de nos négligences.
59. Ne dis pas : « Que faire ? C’est ce que je ne veux pas qui m’arrive. » Car souviens-toi que tu as manqué à ton devoir.
60. Fais le bien dont tu te souviens, et tu découvriras le bien que tu as oublié. N’abandonne pas ta pensée à la confusion de l’oubli.
61. L’Écriture dit : « L’enfer et la perdition sont à découvert devant le Seigneur. » Elle dit cela de l’ignorance et de l’oubli du cœur.
62. En effet, l’enfer, c’est l’ignorance, car l’un et l’autre sont invisibles. Et la perdition, c’est l’oubli, puisque l’une et l’autre échappent à ce qui existe.
63. Occupe-toi de tes fautes, non de celles du prochain. Et tu ne seras pas éloigné du lieu où est à l’œuvre ton intelligence.
64. La négligence ne saurait guère se prêter à tout le bien que nous pouvons faire. Mais l’aumône et la prière raniment les négligents.
65. Toute affliction supportée selon Dieu est fondamentalement une œuvre de piété. Car l’amour vrai se prouve dans l’adversité.
66. Ne dis pas que la vertu s’acquiert en dehors de l’affliction. Car elle ne se prouve pas dans la facilité.
67. Considère l’issue de toute affliction involontaire. Et tu y verras la disparition du péché.
68. Les conseils du prochain sont souvent utiles. Mais rien ne convient plus à chacun que son propre jugement.
69. Si tu veux guérir, sois attentif à ta conscience. Tout ce qu’elle te dit, fais-le, et tu y trouveras ton bien.
70. Les secrets de chacun, Dieu les connaît, et aussi la conscience. Que grâce à eux, chacun se corrige.
71. L’homme fait ce qu’il peut, à la mesure de sa volonté. Mais c’est Dieu qui donne les issues, selon ce qui est juste.
72. Si tu veux recevoir la louange des hommes en toute justice, aime d’abord être blâmé pour tes fautes.
73. Ce qu’on aura supporté d’outrages pour la vérité du Christ sera rétribué au centuple quand on sera glorifié par la foule. Mais il est meilleur de faire toute œuvre bonne pour le siècle à venir.
74. Si un homme vient au secours d’un autre homme en paroles ou en actes, c’est la grâce de Dieu qu’il leur faut à tous deux reconnaître là. Celui qui ne comprend pas cela sera dépassé par celui qui le comprend.
75. Celui qui loue son prochain par hypocrisie l’outragera le moment venu, et se couvrira lui-même de honte.
76. Celui qui ignore le piège des ennemis est aisément immolé. Et celui qui ne connaît pas les causes des passions y tombe facilement.
77. De l’amour du plaisir naît la négligence, et de la négligence naît l’oubli. Car Dieu a donné à tous la connaissance de ce qui nous est bon.
78. L’homme conseille son prochain, dans la mesure de ses connaissances. Mais Dieu opère avec celui qui l’écoute, dans la mesure de sa foi.
79. J’ai vu des ignorants se faire vraiment humbles. Et ils sont devenus plus sages que les sages.
80. Un autre ignorant, qui entendit leur éloge, n’imita pas leur humilité. Mais se faisant gloire de son ignorance, il se couvrit d’orgueil.
81. Celui qui méprise l’intelligence et se vante de ne rien savoir, n’est pas seulement ignorant dans ses paroles, mais aussi dans son jugement
82. De même qu’autre chose est l’éloquence et autre chose l’intelligence, de même autre chose est la simplicité du discours et autre chose la sottise.
83. L’ignorance des mots ne nuira pas à qui est vraiment pieux. Et l’éloquence ne nuira pas non plus à qui est humble.
84. Ne dis pas : « Je ne sais pas ce que je dois faire. Je ne suis donc pas coupable de ne pas le faire ». Car si tu faisais tout ce que tu sais être bien, le reste te serait révélé à la suite. Tu comprendrais les choses une par une, comme on passe d’une chambre dans une autre. Il ne t’importe pas, avant de te mettre à l’œuvre, de savoir ce qui suivra. Car la science enfle quand elle ne fait rien, mais l’amour édifie, parce qu’il supporte tout.
85. Lis à même tes actes les paroles de la divine Écriture, et ne te répands pas en vains discours, enflé par tes seules pensées.
86. Celui qui abandonne la pratique et ne s’appuie que sur la simple connaissance, tient une tige de roseau au lieu d’une épée à double tranchant. Au moment du combat, le roseau percera et pénétrera sa main, dit l’Écriture, y jetant son venin naturel, au lieu d’être lancé contre les ennemis.
87. C’est auprès de Dieu que toute pensée a sa mesure et son poids. La pensée, qu’elle soit passionnée ou simple, est toujours la même.
88. Celui qui accomplit un commandement doit s’attendre à l’épreuve qui s’y attache. L’amour pour le Christ se prouve, en effet, dans l’adversité.
89. N’aie jamais la présomption de négliger les pensées. Car aucune pensée n’échappe à Dieu.
90. Quand tu vois une pensée inspirer la gloire humaine, sache clairement qu’elle te prépare la confusion.
91. L’ennemi connaît bien la justice de la loi spirituelle, et il ne cherche que le consentement de l’intelligence. Ainsi, ou bien il soumettra aux dures peines du repentir celui qui est en son pouvoir, ou bien il tourmentera de ses attaques, pour le contraindre, celui qui ne se repent pas. Il le dispose même parfois à résister aux attaques, afin de multiplier les peines, là encore, et de susciter, à l’heure de la mort, par le manque de patience, le manque de foi.
92. Devant ce qui arrive, beaucoup résistent de toute leur force. Mais en dehors de la prière et du repentir, nul n’échappe au danger.
93. Les maux se renforcent l’un par l’autre. De même, les biens s’accroissent mutuellement et portent toujours plus avant celui qui les reçoit en partage.
94. Le diable fait négliger les petites fautes. Autrement, il lui serait impossible d’amener à un plus grand mal.
95. La racine du désir mauvais, c’est la louange des hommes. De même la racine de la chasteté, c’est le blâme de la malice, non pas seulement quand nous l’entendons, mais quand nous l’assumons.
96. Rien ne sert d’avoir renoncé à tout si l’on se livre au plaisir. Ce qu’on faisait avec les richesses, on le met encore en œuvre quand on n’a plus rien.
97. Inversement l’ascète, s’il acquiert des richesses, est en esprit le frère du précédent. Ils ont la même mère, par le plaisir que prend leur intelligence. Mais ils ont un père différent, par le changement de passion.
98. Tel qui s’arrache à une passion pour se livrer à un plus grand plaisir est glorifié par ceux qui ignorent son but. Mais sans doute ignore-t-il lui-même que ce qu’il fait ne sert à rien.
99. La source de toute malice, c’est la vaine gloire et le plaisir. Celui qui ne les déteste pas ne viendra pas à bout de la passion.
100. Il est dit que la racine de tous les maux est l’amour de l’argent. Mais il est clair que lui aussi existe par eux.
101. L’intelligence est aveuglée par ces trois passions, je veux dire l’amour de l’argent, l’amour de la vaine gloire et le plaisir.
102. Ces passions sont les trois filles de la sangsue dont parle l’Écriture, qui sont aimées d’amour par leur mère, la folie.
103. La connaissance et la foi, qui accompagnent notre nature, ne sont émoussées par rien d’autre que par ces trois passions.
104. C’est par ces trois passions que la fureur et la colère, les guerres, les meurtres et les autres maux ont tellement pris le dessus parmi les hommes.
105. Ainsi nous devons haïr l’amour de l’argent, l’amour de la vaine gloire et le plaisir, comme les mères des maux et les marâtres des vertus.
106. C’est à cause d’elles que nous avons reçu l’ordre de ne pas aimer le monde ni ce qui est dans le monde, non pour haïr sans discernement les créatures de Dieu, mais pour couper court aux causes de ces trois passions.
107. Il est dit que nul, s’il va combattre, ne s’embarrasse des affaires de cette vie. Celui qui, au milieu d’un tel embarras, veut vaincre les passions est semblable à celui qui veut éteindre un incendie avec de la paille.
108. Celui qui pour une question d’argent, de gloire ou de plaisir s’emporte contre son prochain, n’a pas encore compris que Dieu dirige les choses dans la justice.
109. Quand tu entends le Seigneur dire : « Si quelqu’un ne renonce pas à tout ce qu’il a, il n’est pas digne de moi », comprends qu’il ne parle pas seulement de l’argent, mais de tout ce qui porte au mal.
110. Celui qui ne connaît pas la vérité ne saurait non plus vraiment croire. Car la connaissance précède naturellement la foi.
111. De même que Dieu a assigné à chaque chose visible ce qui lui est propre, de même il a assigné ce qui leur est propre aux pensées humaines, que nous le voulions ou non.
112. Si un homme, qui vit ouvertement dans le péché et ne se convertit pas, n’a rien souffert jusqu’à sa mort, considère que le Jugement sera pour lui impitoyable.
113. Celui qui prie en toute conscience supporte ce qui arrive. Mais celui qui garde le souvenir du mal ignore encore la prière pure.
114. Quand tu es lésé, injurié, chassé par quelqu’un, ne considère pas le présent, mais tourne-toi vers l’avenir, et tu trouveras que cet homme est pour toi la source de nombreux biens, non seulement dans le siècle présent, mais dans le siècle à venir.
115. De même que l’absinthe amère fait du bien à ceux qui manquent d’appétit, de même il est bon pour ceux qui se conduisent mal de connaître la souffrance. Ces remèdes aident en effet les uns à mieux se porter, les autres à se repentir.
116. Si tu ne veux pas subir le mal, renonce à le faire. Car l’un ne va jamais sans l’autre. Chacun récolte ce qu’il a semé.
117. Nous qui de nous-mêmes semons le mal et qui le récoltons malgré nous, nous devons admirer la justice de Dieu.
118. Dès lors qu’un certain temps nous a été donné entre les semailles et la moisson, nous attendons dans le doute la rétribution.
119. Quand tu as péché, n’incrimine pas l’acte, mais la pensée. Car si l’intelligence n’avait pas précédé, le corps n’aurait pas suivi.
120. Celui qui se cache pour faire le mal est plus méchant que ceux qui sont ouvertement injustes. C’est pourquoi il sera plus durement châtié.
121. Celui qui trame la ruse et se cache pour faire le mal est, d’après l’Écriture, un serpent qui se met sur le chemin pour mordre le cheval au talon.
122. Celui qui en même temps loue son prochain auprès de l’un et le blâme auprès de l’autre, est sous l’emprise de la vaine gloire et de l’envie. Par les louanges, il tente de dissimuler son envie. Et par les blâmes, il cherche à être plus considéré qu’autrui.
123. De même qu’on ne saurait faire paître ensemble des brebis et des loups, de même celui qui trompe son prochain ne peut rencontrer la compassion.
124. Celui qui mêle secrètement à l’ordre qu’il reçoit sa volonté propre est adultère, comme le montre la Sagesse, et, par déraison, il s’expose à la souffrance et au déshonneur..
125. De même qu’unir l’eau et le feu est une contradiction, de même se contredisent entre elles la justification de soi et l’humilité.
126. Celui qui cherche le pardon de ses péchés aime l’humilité. Mais celui qui condamne l’autre scelle ses propres fautes.
127. Ne laisse pas sans l’effacer une faute, si petite soit-elle, afin qu’elle ne t’entraîne pas ensuite dans de plus grands maux.
128. Si tu veux être sauvé, aime la parole vraie, et ne rejette jamais un reproche à la légère.
129. C’est la parole vraie qui a converti la race de vipères, et lui a enseigné à fuir la colère à venir.
130. Celui qui reçoit les paroles de vérité reçoit Dieu le Verbe. Car il est dit : « Celui qui vous reçoit me reçoit. »
131. Le paralytique descendu par le toit, c’est le pécheur que reprennent au nom de Dieu les fidèles, et qui, grâce à leur foi, reçoit le pardon.
132. Il vaut mieux prier avec piété pour le prochain que de le blâmer à chacune de ses fautes.
133. Celui qui se repent véritablement est la risée des insensés. Mais c’est pour lui la preuve que son repentir plaît à Dieu.
134. Celui qui mène le combat se maîtrise en tout, et il n’a de cesse que le Seigneur n’ait exterminé l’engeance de Babylone.
135. Considère qu’il y a douze passions de l’infamie. Si tu t’éprends volontairement de l’une d’entre elles, celle-ci prendra entièrement la place des onze autres.
136. Le péché est un feu allumé. Si tu le prives de bois, il s’éteindra. Et si tu l’alimentes, il brûlera.
137. Si tu t’es laissé emporter par les louanges, reçois le déshonneur. Car il est dit : « Celui qui s’élève sera abaissé. »
138. Quand nous rejetons de l’intelligence toute malice volontaire, alors nous avons à combattre les passions à même nos tendances.
139. La tendance est la réminiscence involontaire des fautes passées. Celui qui la combat l’empêche d’aboutir à la passion. Mais celui qui la maîtrise rejette même la suggestion.
140. La suggestion est un mouvement du cœur hors de toute image. Ceux qui en ont l’expérience la tiennent à l’avance, comme un col de montagne.
141. Où les images suivent la pensée, là est le consentement. Car un mouvement hors de toute image est une suggestion qui n’est pas coupable. Il en est qui leur échappent comme un tison retiré du feu. Mais il en est qui ne s’en retournent pas, jusqu’à ce qu’ils aient tout brûlé.
142. Ne dis pas : « Je ne le veux pas, et la chose arrive. » Car alors même que tu ne veux pas du tout la chose, tu en aimes les causes.
143. Celui qui recherche la louange aime la passion. Et celui qui déplore l’affliction qui l’assaille aime le plaisir.
144. La pensée de celui qui se livre au plaisir oscille comme sur le joug d’une balance. Tantôt il pleure et se lamente à cause des péchés. Tantôt il s’attaque et s’oppose au prochain pour défendre ses plaisirs.
145. Celui qui éprouve tout et retient ce qui est bien, par là même évite tout mal.
146. L’homme patient est comblé d’intelligence. De même celui qui sait prêter l’oreille aux paroles sages.
147. Sans le souvenir de Dieu, il n’est pas de connaissance vraie. Car en dehors du premier, la seconde est bâtarde.
148. Le cœur dur tire profit d’un discours qui affine la connaissance. Car, étranger à la crainte, il n’accepte pas les peines du repentir.
149. L’homme doux appelle un discours de confiance. Car il ne met pas à l’épreuve la patience de Dieu, et il ne s’expose pas à la transgression fréquente.
150. À l’homme puissant, ne reproche pas la vaine gloire. Mais montre-lui le déshonneur qui le menace dans le siècle à venir. Il se laissera blâmer de cette manière, s’il est avisé.
151. Celui qui hait le blâme poursuit délibérément la passion. Mais celui qui l’aime montre qu’il est porté par la tendance.
152. N’écoute pas, lorsqu’on te rapporte les mauvaises actions des autres. Si tu écoutes, les mauvaises actions laisseront en toi des traces.
153. Si tu t’es complu à entendre des méchancetés, ne t’en prends qu’à toi-même, et non à celui qui t’a parlé. Quand ce qu’il écoute est mauvais, celui qui enregistre est lui aussi mauvais.
154. Si tu rencontres des hommes qui parlent pour ne rien dire, considère que tu es responsable de leurs paroles. Même si tu n’es pas responsable en l’occurrence, tu es redevable d’une dette ancienne.
155. Si tu vois quelqu’un te louer avec hypocrisie, attends-toi, le moment venu, à être blâmé par lui.
156. Mets en regard les afflictions présentes et les biens à venir. Et jamais aucune faute de négligence ne te fera relâcher ton combat.
157. Si, parce qu’il t’a rendu un service matériel, tu loues quelqu’un et l’appelle bon sans référence à Dieu, le même homme, plus tard, t’apparaîtra mauvais.
158. Tout bien procède providentiellement du Seigneur. Et ceux qui portent les biens en sont les serviteurs.
159. Accueille d’une âme égale l’enchevêtrement des biens et des maux. Et Dieu corrigera les déséquilibres des choses.
160. L’instabilité des pensées transforme ce qui nous est propre. Car Dieu attribue naturellement ce qui ne dépend pas de nous à ce qui relève de notre volonté.
161. La réalité sensible est fille de l’activité intellectuelle. Elle porte ce qui nous est nécessaire, comme l’a décidé Dieu.
162. Les pensées et les paroles d’un cœur livré au plaisir se propagent comme la peste. À la fumée qui s’en dégage, nous reconnaissons la nature du bois.
163. Demeure dans ta réflexion, et tu ne perdra pas ta peine dans les tentations. Mais si tu la quittes, supporte ce qui t’arrive.
164. Prie pour que la tentation ne vienne pas sur toi. Mais si elle vient, reçois-la comme tienne, et non comme étrangère.
165. Détache ta pensée de toute convoitise. Alors tu pourras voir les artifices du diable.
166. Celui qui déclare connaître tous les artifices du diable se prétend parfait sans le savoir.
167. Autant l’intelligence se dégage des soucis du corps, autant elle discerne les ruses des ennemis.
168. Celui qui se laisse mener par les pensées en est aveuglé. Il voit les œuvres du péché, mais il ne peut en voir les causes.
169. Il en est qui observent apparemment un commandement, tout en étant asservis à la passion, et qui effacent par de mauvaises pensées une bonne action.
170. Quand tu t’approches du seuil du péché, ne dis pas : « Il ne me vaincra pas. » Car plus tu t’approches, plus tu es déjà vaincu.
171. Tout ce qui existe commence petit, puis, se nourrissant peu à peu, se met à croître.
172. La ruse de la malice est un filet aux mille mailles. Celui qui se laisse prendre en partie, s’il ne fait pas attention, sera entravé tout entier.
173. Ne cherche pas à entendre le récit du malheur des hommes qui sont tes ennemis. Ceux qui écoutent de telles paroles récoltent les fruits de leur propre disposition.
174. Ne pense pas que toute affliction arrive aux hommes par le péché. Car il en est qui plaisent à Dieu et qui sont éprouvés. Il est écrit : « Les impies et les iniques seront chassés. » Mais il est aussi écrit : « Ceux qui veulent vivre pieusement dans le Christ seront persécutés. »
175. Quand tu es affligé, veille à la suggestion du plaisir. Car nous l’acceptons aisément, dès lors qu’elle nous console de l’affliction.
176. Certains disent que sont sages ceux qui savent discerner les choses sensibles. Mais sont sages bien plutôt ceux qui maîtrisent leurs volontés propres.
177. N’écoute pas ton cœur avant d’en avoir enlevé le mal. Car il réclame les intérêts de tout ce qu’on lui confie.
178. De même qu’il y a des serpents qu’on rencontre dans les bois, et qu’il y en a d’autres qui se cachent dans les maisons, de même il est des passions qui se forment dans la raison, et il en est d’autres qui se mettent en œuvre dans l’action, même si elles passent d’une forme à l’autre.
179. Quand tu vois des pulsions cachées agir au fond de toi et appeler à la passion l’intelligence en état d’hèsychia, sache que c’est l’intelligence elle même qui autrefois les a suscitées, les a mises en œuvre et les a portées dans le cœur.
180. Un nuage ne se forme pas sans le souffle du vent. Et la passion ne saurait naître sans la pensée.
181. Si nous ne faisons plus les volontés de la chair, comme dit l’Écriture, les pulsions cachées au fond de nous cesseront facilement dans le Seigneur.
182. Les images issues fondamentalement de l’ intelligence sont plus nocives et plus résistantes. Mais les images issues de la raison les suscitent et les précèdent.
183. Il est une malice qui pénètre le cœur, quand la tendance est en nous depuis longtemps. Et il est une malice qui nous combat à même la raison, dans les choses quotidiennes.
184. Dieu juge les actes d’après les intentions. Il est dit en effet : « Que le Seigneur te donne selon ton cœur. »
185. Celui qui ne persévère pas à examiner sa conscience n’accueille pas non plus les peines du corps avec piété.
186. La conscience est le livre de la nature. Celui qui le lit assidûment reçoit l’expérience du secours divin.
187. Celui qui ne choisit pas de souffrir volontairement pour la vérité sera instruit plus durement par les peines qu’il ne veut pas.
188. Celui qui connaît la volonté de Dieu et l’accomplit autant qu’il peut, par les petites peines échappera aux grandes.
189. Celui qui veut vaincre les tentations sans la prière et la patience, ne les repoussera pas. Mais elles l’étreindront davantage.
190. Le Seigneur s’est caché dans ses propres commandements. C’est dans la mesure où ils les observent que le trouvent ceux qui le cherchent.
191. Ne dis pas : « J’ai observé les commandements, et je n’ai pas trouvé le Seigneur. » Car l’Écriture dit : « Tu as souvent trouvé la connaissance avec la justice. Et ceux qui cherchent avec droiture le Seigneur trouveront la paix. »
192. La paix est la délivrance des passions. Elle ne saurait se trouver sans l’énergie du Saint-Esprit.
193. Autre chose est la pratique des commandements, et autre chose la vertu, même si elles tirent l’une de l’autre l’origine de leurs biens.
194. Il est dit que la pratique des commandements consiste à faire ce qui est ordonné, et que la vertu est là quand ce qu’on a fait s’accorde avec la vérité.
195. De même que la richesse matérielle est une, mais est répartie en possessions multiples, de même la vertu est une, mais ses oeuvres prennent de nombreuses formes.
196. Celui qui raisonne sans oeuvrer et ne fait que dire des paroles, est riche d’iniquités. Les fruits de ses peines, selon l’Écriture, iront à des maisons étrangères.
197. Il est dit que tout obéit à l’or, et que tout ce qui est conçu par l’intelligence est régi par la grâce de Dieu.
198. La bonne conscience s’obtient par la prière, et la prière pure par la conscience. L’une est, en effet, naturellement liée à l’autre.
199. Jacob fit faire à Joseph une tunique de toutes les couleurs. Et le Seigneur accorde à l’homme doux la connaissance de la vérité, selon qu’il est écrit : « Le Seigneur enseignera aux hommes doux ses voies. »
200. Fais toujours le bien autant que tu le peux, et quand tu peux faire plus, ne te tourne pas vers le moins. Il est dit en effet que celui qui regarde en arrière n’est pas propre au Royaume des cieux.
Source : philocalie des Pères neptiques