
On croit généralement que la dernière Divine Liturgie célébrée à Sainte-Sophie de Constantinople eut lieu le 28 mai 1453. Cependant, la véritable dernière Divine Liturgie qui s’y déroula fut célébrée le 19 janvier 1919, par le père Lefteris Noufrakis (1872-1941), originaire de Réthymnon, en Crète. Voici le récit de cet événement historique.
Mon grand-père me raconta un jour l’histoire d’un prêtre crétois, un véritable héros, qui, en janvier 1919, fit résonner la Liturgie sous les dômes millénaires de Sainte-Sophie.
Il le connaissait bien, car tous deux servaient dans la même division militaire, celle qui participa plus tard à la campagne d’Asie Mineure, atteignit les portes d’Ankara et but l’eau du Sakarya. Mais hélas, cette eau fraîche se transforma en un flot brûlant de douleur et de souffrance, qui marqua à jamais le cœur des Grecs.
À l’époque, je prêtais peu d’attention aux récits de mon grand-père. Ses paroles me semblaient invraisemblables, fruits d’un délire né des jours insupportables de la guerre, de la douleur indicible qu’il ressentait en évoquant Ionie, Smyrne, Pergame, Ayvalık, Trébizonde, Kerasos, Sakarya, Eskişehir, Afyonkarahisar, Constantinople, Sainte-Sophie ! Ces noms occupaient une place sacrée dans son esprit, plus précieuse encore que ses enfants, ses petits-enfants, sa propre vie.
Des dizaines de fois je le surpris, avec mes yeux d’enfant, en larmes — parfois éclatant en sanglots et en lamentations rédemptrices — prononçant ces saints noms, symboles de l’histoire intemporelle de notre Nation. Je ne comprenais presque rien alors, sinon une vague question qui hantait mon âme. Ce n’est que plus tard que j’ai saisi l’impact de ces larmes, de ces cris, qui résonnent encore en moi, imprégnant tout mon être.
Mon grand-père avait raison : en janvier 1919, Sainte-Sophie accueillit une liturgie. Le héros de cet acte, souvent méconnu des Grecs, était un fils de la Crète, terre de vaillance, dont les enfants ont toujours brillé dans les combats de la Nation, des temps anciens (Idoménée, Néarque, etc.) jusqu’à nos jours (la lutte macédonienne, Drisko en Épire, etc.). Il s’agit du père Lefteris Noufrakis, originaire d’Alones en Réthymnon, qui servait comme aumônier militaire dans la deuxième division grecque, l’une des deux divisions ayant participé, au début de 1919, au corps expéditionnaire « allié » envoyé en Ukraine. Cette division, en route vers l’Ukraine, fit une halte à Constantinople, la Ville des rêves du peuple grec, alors sous « domination alliée » à la fin de la Première Guerre mondiale.
À bord du navire, un groupe d’officiers grecs – le brigadier Frantzis, le major Liaromatis, le capitaine Stamatios et le lieutenant Nikolaos – contemplait la ville et Sainte-Sophie, portant dans leur cœur un secret audacieux, décidé la veille sous l’impulsion du fougueux père Lefteris. Leur projet ? Débarquer à Constantinople et célébrer une liturgie dans Sainte-Sophie !
Tous furent d’abord sceptiques face à cette proposition téméraire. Ils savaient les obstacles immenses : Sainte-Sophie était encore une mosquée, gardée par des sentinelles, et les fidèles musulmans pouvaient affluer à tout moment. Leurs supérieurs s’opposeraient à une telle initiative, jugée provocatrice par les Alliés, risquant de déclencher un incident diplomatique qui embarrasserait le gouvernement grec et le Premier ministre Elefthérios Vénizélos. Mais le père Lefteris était inflexible, porté par une détermination inébranlable.
« Si vous ne venez pas, j’irai seul ! Il me suffit d’un chantre. Toi, Constantin (Liaromatis), seras-tu mon chantre ? »
« Entendu, mon père », répondit le major, adoptant la même attitude. Tout était prêt et finalement, tous le suivirent.

Le navire transportant la division militaire grecque jeta l’ancre en pleine mer. Les officiers embarquèrent sur une chaloupe, guidés par un batelier romios, Kosmas, qui les conduisit à la ville. Ils accostèrent bientôt sur le rivage. Kosmas amarra l’embarcation et les mena par le chemin le plus court jusqu’à Sainte-Sophie. La porte de la basilique était ouverte, comme si elle les attendait. Un garde turc tenta de s’exprimer dans sa langue, mais un regard déterminé et farouche du brigadier Frantzis le réduisit au silence. Tous entrèrent avec recueillement, se signant avec révérence. Père Lefteris murmura, ému : « J’entrerai dans ta maison, je me prosternerai devant ton saint temple avec crainte… »
Sans perdre de temps, il repéra l’emplacement du Sanctuaire et du Saint Autel. Trouvant une petite table, il la mit en place, ouvrit son sac et en sortit tout le nécessaire pour la Divine Liturgie. Revêtant son étole, il entonna :
« Béni est le Royaume du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. »
« Amen », répondit le major Liaromatis. Ainsi commença la Divine Liturgie dans Sainte-Sophie.
« Que Dieu nous rende dignes d’accomplir cela », pensaient-ils tous, se signant avec ferveur. Les officiers semblaient désorientés : tout se déroulait si vite, c’était presque irréel.
La Divine Liturgie se déroula comme à l’ordinaire. Après 466 années entières, Sainte-Sophie était à nouveau le lieu d’une liturgie ! Père Lefteris poursuivit. Tout fut accompli avec une sainte décence, selon les règles liturgiques de l’Église. On pouvait entendre « La paix soit avec vous tous », « Seigneur, aie pitié », et « Ô Fils unique et Verbe de Dieu », composé par Justinien lui-même, qui ordonna et veilla à la construction de Sainte-Sophie. La Petite Entrée suivit, puis l’hymne « À toi, notre Chef victorieux ». L’Épître fut lue par le brigadier Frantzis, et la lecture de l’Évangile fut faite par le père Lefteris. Le lieutenant Nikolaos fit office de servant d’autel.
Pendant ce temps, des Turcs commençaient à affluer dans la basilique mais le père Noufrakis, imperturbable, continuait. Certains observaient, stupéfaits, ce prêtre intrépide. Les Turcs, jusque-là silencieux, n’en croyaient pas leurs yeux : ce qui se passait était inconcevable.
L’Évangile fut suivi de l’Hymne des Chérubins par le major Liaromatis, tandis que le père Lefteris plaçait l’antimension sur la table pour faire la Proskomidi. Les Turcs continuaient d’affluer. Au fil du temps, la situation devenait difficile, mais aussi inoubliable et épique. Le prêtre poursuivait. Il sortit de son sac un petit calice, une patène, un couteau et un petit prosphore avec une petite bouteille de vin. Avec une sainte émotion et dévotion, il accomplit la Proskomidi, tandis que le major continuait de chanter l’Hymne des Chérubins. Lorsque la Proskomidie fut terminée, il se tourna vers le lieutenant Nikolaos et lui dit d’allumer une bougie pour pouvoir le suivre lors de la Grande Entrée. Le jeune lieutenant s’avança et alluma la bougie, derrière lui se tenait le prêtre proclamant : « Que le Seigneur Dieu se souvienne de nous tous… »
Puis vinrent les Supplications et le Credo, qui fut dit par Frantzis. Pendant ce temps, Sainte-Sophie était remplie de Turcs et, parmi eux, de nombreux Grecs de la ville, qui se trouvaient là au moment où la Divine Liturgie était célébrée, et ils suivaient avec émotion, sans oser extérioriser leurs sentiments «par peur des Juifs», c’est-à-dire des Turcs. Ce n’est qu’à certains moments qu’ils ne purent retenir les larmes qui coulaient de leurs yeux et ne trahirent pas leur sollicitude, les essuyant avant qu’elles ne deviennent un fleuve «ardent» qu’ils ne pouvaient retenir.
La Liturgie atteignit son sommet : l’Anaphore. Le père Lefteris proclama d’une voix empreinte d’émotion : « À Toi nous offrons ce qui est à Toi, de ce qui est à Toi, en tout et pour tout. » Les officiers s’agenouillèrent, tandis que la voix de Liaromatis chantait :
« Nous Te chantons, nous Te bénissons, nous Te rendons grâce, Seigneur, et nous T’offrons notre prière, ô notre Dieu. » Ainsi, après près de cinq siècles, le saint Sacrifice non sanglant fut de nouveau offert dans Sainte-Sophie. Suivirent l’hymne « Il est digne », le Notre Père, et l’appel « Avec la crainte de Dieu, la foi et l’amour, approchez ! » Tous les officiers communièrent aux Saints Mystères. Père Lefteris récita rapidement les prières pendant que Liaromatis chantait : « Béni soit le nom du Seigneur… » La communion achevée, il ordonna au lieutenant Nikolaos : « Rassemble tout, vite, et mets dans le sac. » Puis il prononça la bénédiction finale.
La Divine Liturgie à Sainte-Sophie était accomplie. Le rêve de générations de Grecs était devenu réalité. Père Noufrakis et les quatre officiers se préparaient à partir pour rejoindre le navire. Mais la basilique, désormais pleine de Turcs, s’agitait. Certains, comprenant ce qui venait de se passer, devenaient menaçants. Les Grecs étaient en danger. Sans hésiter, ils se serrèrent les uns contre les autres, formant « un seul corps », et se dirigèrent vers la sortie.
Les Turcs s’apprêtaient à les attaquer lorsqu’un officier turc, suivi d’autres, intervint : « Laissez-les passer », dit-il avec haine. Il aurait voulu les frapper, mais la situation l’en empêchait : Constantinople était sous contrôle allié après la Première Guerre mondiale, avec deux divisions grecques stationnées autour de la ville. Un massacre de cinq officiers romios dans Sainte-Sophie n’était ni nécessaire ni dans l’intérêt des Turcs.
À ces mots, la foule s’écarta. Le prêtre et ses compagnons sortirent et se dirigèrent vers le rivage, où leur chaloupe les attendait. Un Turc robuste les suivit, brandissant un morceau de bois pour frapper Père Noufrakis, qu’il devinait être l’instigateur. Le prêtre esquiva, mais le coup l’atteignit à l’épaule. Plié par la douleur, il se redressa avec force et poursuivit son chemin. Le major Liaromatis et le capitaine Stamatios désarmèrent l’agresseur, prêt à porter un coup peut-être fatal.
Enfin, ils s’approchèrent de la barque. Ils montèrent tous. Kosmas rassembla toutes les cordes et commença à ramer rapidement. Bientôt, ils embarquèrent à bord du navire de guerre grec, sains et saufs, victorieux. Bien sûr, il s’ensuivit un incident diplomatique, et les « alliés » protestèrent vivement auprès du Premier ministre Elefthérios Venizélos, qui fut contraint de réprimander le père Lefteris Noufrakis. Mais secrètement, il le contacta et « loua et félicita le prêtre patriote, qui, même pour un court instant, fit revivre Sainte-Sophie, le rêve le plus sacré de notre Nation. »
En quelques lignes, telle fut l’histoire de la Divine Liturgie qui eut lieu après 466 ans à Sainte-Sophie par l’héroïque Lefteris Noufrakis. Assurément, la plupart des Grecs modernes l’ignorent. Le nom de ce Crétois au cœur de lion ne dit rien à nos esprits ni à nos cœurs. Mais ce simple prêtre d’Alonès, en Réthymnon, porta sur ses épaules et fit revivre, même pour un court instant, l’un des rêves les plus épiques, les plus saints et les plus sacrés de la Nation.
Bien que j’aie cherché, je n’ai rien trouvé qui rappelle aux Néo-Grecs ce prêtre héroïque et son audacieuse action. Il n’y a pas de buste dans son village, ni dans la ville de Réthymnon, ni sur le terrain de l’Archevêché de Crète, ni sur quelque place de la capitale de la Grèce. Aucune rue, même la plus insignifiante, ne porte son nom. Nulle mention n’est faite de sa vie et de ses actes dans le cadre de notre histoire locale ou nationale. Rien de tout cela n’a été fait, pas pour lui !
Il paya cette dette sans aucune sorte de rétribution. Mais c’était pour nous, pour nous qui avons besoin de tels modèles héroïques, de soutiens puissants, afin de garder et de sauver tout ce qu’il est possible de notre identité, des idéaux de notre Nation, de notre propre âme.
Article traduit du site : Orthodox Christianity