
Les moyens techniques contemporains n’ont pas de limite. Ils devancent l’esprit humain, car le diable y collabore. Dépourvus jadis de tous les moyens dont ils disposent aujourd’hui, téléphones, fax, machines en quantité, les hommes vivaient avec tranquillité et dans la simplicité.
– Géronda, les hommes se réjouissaient de vivre.
– Oui, ils étaient heureux, alors que maintenant les machines les rendent fous ! Ils sont tourmentés par les nombreuses commodités de notre époque, l’angoisse les étouffe. Je me rappelle combien les Bédouins étaient joyeux à l’époque où j’étais au Sinaï. Ils ne possédaient en tout et pour tout que leur tente et vivaient simplement. Vivre au Caire ou à Alexandrie leur aurait été impossible, car c’est cette vie au désert, dans leurs tentes, qui leur plaisait. Avoir un peu de thé les rendait tout joyeux et leur faisait rendre grâces à Dieu. Mais aujourd’hui la civilisation contemporaine fait qu’ils commencent, eux aussi, à oublier Dieu. La mentalité européenne a pénétré chez eux! Les Juifs leur ont d’abord construit des cabanes et leur ont vendu ensuite toutes les vieilles voitures d’Israël. Ah ! les Juifs sont malins ! Chaque Bédouin possède maintenant sa propre cabane, devant laquelle est garée une voiture en panne, et il est habité par l’angoisse. Leurs voitures tombent en panne, et ils sont confrontés à maintes difficultés pour les réparer… Et si l’on y regarde de près, que récoltent-ils de tout cela ? Rien de plus qu’un mal de tête !
On fabriquait jadis des choses solides qui duraient. Maintenant, on achète des choses qui coûtent les yeux de la tête et se détériorent aussitôt. Les usines fabriquent sans cesse de nouveaux objets et récoltent une fortune. Les hommes se tuent au travail pour arriver à joindre les deux bouts. Les machines sont la science des Européens qui aiment s’affairer avec les tournevis. Ils fabriquent, par exemple, un couvercle; ensuite, ils en inventent un autre qui se dévisse, puis qui tourne avec un bouton : ils s’acharnent à le rendre de plus en plus perfectionné… On fabrique constamment des objets plus perfectionnés les uns que les autres, et le malheureux monde s’efforce d’acheter le dernier modèle. Les hommes n’ont pas fini de payer le précédent qu’ils achètent le suivant, et c’est pourquoi ils sont las et endettés. Même le plus pauvre désire aujourd’hui acquérir une voiture et ira en acheter une bon marché. Il vendra à cet effet tout ce qu’il possède, ses vaches, ses chevaux – au rythme où l’on va, on mettra sous peu les ânes en vitrine et on fera payer pour regarder les ânes ! – et il achètera la voiture, qui tombera bientôt en panne. «On ne fabrique plus de pièces détachées pour ces voitures», lui dira-t-on. Le malheureux sera alors contraint d’en acheter une nouvelle. N’ayant pas les moyens d’acheter le dernier modèle, il en choisira une un peu plus perfectionnée que la précédente, laquelle ira à la casse, etc. Nous devons veiller à ne pas entrer dans cette voie que nous trace la mode du plus perfectionné.
Source : Avec amour et douleur pour le monde contemporain