
Le Grand Carême est à nos portes—un temps de prières intensifiées et d’ascèse spirituelle. Nombreux sont ceux qui l’entament avec la volonté d’observer fidèlement la règle de l’Église et d’en tirer un profond bénéfice spirituel. Certains viennent tout juste à la foi : les nouveaux baptisés ou ceux qui, bien que baptisés depuis longtemps, commencent seulement à fréquenter l’Église. Quels conseils donner à une personne qui s’apprête à jeûner sérieusement pour la première fois et à vivre le Grand Carême avec ferveur ? À quoi doit-elle être particulièrement attentive et quels écueils doit-elle éviter ? C’est à ces questions que plusieurs frères du monastère Sretensky de Moscou ont répondu.
La chose la plus importante est le repentir devant Dieu

— Ceux qui entreprennent de jeûner pour la première fois ne doivent pas le faire selon leur propre volonté, mais avec sagesse et discernement. Il est essentiel qu’ils sollicitent d’abord les conseils de leur prêtre. C’est là une garantie pour vivre un Grand Carême fécond, car la bénédiction du prêtre ne vient pas de lui-même, mais d’En-Haut. Elle est accordée par Dieu, en réponse aux prières de ceux qui cherchent Sa guidance à travers le prêtre. Par la grâce divine, celui-ci bénit et offre une réponse empreinte de discernement.
Je le répète : l’élément essentiel du Grand Carême est la repentance devant Dieu. Mais en quoi consiste-t-elle ? En une transformation profonde de la personne, un changement de vie. Quel changement ? La réponse à cette question est cruciale. Avant d’entreprendre le jeûne du Grand Carême, il est indispensable de lire l’Évangile, idéalement accompagné de commentaires, afin de tout comprendre correctement à la lumière des saints Pères. Sans cet appui, il arrive — et cela se produit fréquemment — qu’une personne s’égare dans des pensées erronées et se forge une vision déformée de la vie spirituelle. Cet état est appelé prélest (illusion spirituelle). Or, dans un tel état, il ne peut être question de communion avec Dieu. Celui qui tombe dans la prélest s’égare spirituellement, et dans cette confusion, il se coupe des dons de la grâce et de la véritable communion avec Dieu.
Certaines personnes qui jeûnent recherchent avant tout des expériences spirituelles particulières. Cela est une erreur. De tels états ne doivent pas être recherchés, car ils sont souvent trompeurs et illusoires. L’essentiel est d’avoir foi en Dieu, d’écouter l’Église, de prier, de réfléchir et de demander conseil. Alors, l’authentique état spirituel s’établira en nous, à mesure que nous purifierons nos âmes et les remplirons de la grâce divine. Le Seigneur visite ceux qui suivent ce chemin, et le chrétien, dans cette communion véritable, se réjouit car il ressent la présence de Dieu.
De plus, la repentance est le fondement d’une disposition spirituelle juste : une profonde contrition accompagnée de larmes versées sur nos péchés. Ces larmes ne sont pas vaines, elles apportent consolation et assurance de la miséricorde divine. Dieu dit à celui qui se repent sincèrement : « Tu seras pardonné et sauvé. » Les larmes sont une bénédiction — elles constituent la componction.
Mais si quelqu’un s’attend à devenir « saint » par le jeûne, en négligeant la repentance, il n’en tirera aucun bénéfice.
Saint Ignace (Brianchaninov) a parlé de cela avec beaucoup de clarté :
« Lorsque tu priais et que des sentiments tendres de componction t’ont visité, rends grâce à Dieu pour cela. Mais si, en retour, tu cherches uniquement ces sentiments tendres dans ta prière, tu es dans la prélest. »
Voici les instructions pour édifier ta vie spirituelle pendant le jeûne. Cette question est essentielle, car un homme spirituellement égaré ne pourra jamais entrer en communion avec Dieu. La vraie prière, avant tout, se nourrit de larmes et de lamentations sur nos péchés.
Un plan pour le jeûne et les vertiges du succès

— Je recommande vivement à ceux qui s’aventurent pour la première fois dans le chemin du Grand Carême de se familiariser attentivement avec sa structure : l’ordre des semaines, les fêtes, leurs événements et leur signification, et de tout noter. Souvent, dans notre zèle sincère et notre désir de jeûner pour le bien de notre âme, nous oublions certains événements importants de l’Église. Cela résulte d’un manque d’attention, de désorganisation ou d’une préparation théorique insuffisante. Nous avons souvent l’impression que quelqu’un nous guidera, que les prêtres nous rappelleront les événements… Et, au final, nous passons à côté de quelque chose de très important, ce que nous regrettons par la suite. Si nous ne comprenons pas clairement ce qui se passe à l’église et lors des offices, nous ne recevrons pas pleinement la consolation spirituelle et les bienfaits qui nous attendaient toute l’année, voire toute notre vie.
Pour ceux qui débutent, il serait judicieux de se procurer un calendrier liturgique et de le parcourir dans son ensemble pour la période du Grand Carême afin de savoir ce qui se déroule, quand et où… Il serait encore mieux de planifier le jeûne, de noter les moments essentiels et d’élaborer un plan personnel pour le Grand Carême. Lisez à l’avance sur chaque semaine et sur l’enchaînement des événements. En lisant des informations brèves mais complètes, vous ne perdrez pas beaucoup de temps, mais cela vous permettra de structurer clairement le Grand Carême dans votre esprit..
Par exemple, voici une situation courante à laquelle un novice dans l’ascèse spirituelle pourrait être confronté. Beaucoup, en particulier ceux qui s’engagent pour la première fois dans le Grand Carême, ignorent souvent que la Divine Liturgie n’est pas célébrée tous les jours durant cette période, même dans les monastères où les offices sont quotidiens. C’est une règle propre au jeûne. Il est donc essentiel de savoir quand a lieu la Liturgie, quel office est célébré, ainsi que les moments où l’on peut se confesser et communier. Dans une grande ville, où se trouve une grande majorité des fidèles, ces repères essentiels sont d’une grande importance.
En réalité, l’ignorance et l’oubli sont courants chez la plupart des personnes qui se croient pratiquantes et bien informées. C’est, en somme, un trait de l’homme moderne : oublier l’essentiel tout en remplissant son esprit de ce qui est secondaire et superflu. Puis, nous nous retrouvons souvent à regretter que ce trésor, le plus important, nous ait échappé à cause de notre distraction et de nos préoccupations futiles. Nous prenons alors conscience, avec consternation, que ce trésor était la chose la plus précieuse et désirée -et non toute l’agitation dans laquelle nous avons dissipé notre temps et notre vie. Pour éviter cela et ne pas rater les moments précieux d’une rencontre avec Dieu, il serait sage d’étudier la structure du Grand Carême, de repérer les moments clés, voire de les inscrire par écrit ou de les enregistrer sur nos appareils électroniques. Qu’il y ait ces « rappels » bénéfiques pour nous guider.
Il y a tant à dire sur la façon de jeûner correctement la première fois, et toute personne intéressée peut se tourner vers les nombreux ouvrages disponibles à ce sujet, ainsi que vers les conférences vidéos.
Cependant, j’aimerais attirer votre attention sur un point essentiel. Il est crucial de ne pas négliger un phénomène connu sous le nom de « vertiges du succès ». Ce phénomène nous touche tous, mais il est particulièrement pertinent pour les néophytes. Nous devons constamment garder à l’esprit qu’après nos premiers succès et élans spirituels, des chutes peuvent suivre. Nombreux sont ceux qui savent par expérience ce qui peut advenir après une première semaine de Carême réussie : prières, canons, Communion… Puis, tout à coup, un jour, ou même une heure plus tard, une tentation imprévue peut surgir et entraîner une chute.
Une personne humble, ou ayant un esprit humble, sera la première à éviter cela. Il existe un proverbe russe qui s’y applique très bien : « Plus tu marches tranquillement, plus tu iras loin. » Il n’est pas nécessaire de porter un fardeau qui dépasse nos capacités, mais l’essentiel est de ne pas nous exalter, même si ce n’est qu’à nos propres yeux. Cela serait la voie directe vers la chute et la perte de tout ce que nous avons acquis de bien. Soyons prudents comme des serpents et simples comme des colombes. Nous devons jeûner avec attention, conscience et sérénité, sans colère, et avec amour pour notre prochain. Et notre disposition humble nous servira dans les actes d’amour et de miséricorde, qui sont tout aussi nécessaires durant le jeûne que la prière fervente et l’abstinence.
N’ayez pas peur et réjouissez-vous !

— Je pense que ce qui est important ici, c’est la motivation du jeûne, pour le dire en des termes modernes : pourquoi une personne a-t-elle pris la ferme résolution de jeûner ? Le désir de plaire à Dieu est fondamental. Lorsqu’une personne commence à fréquenter l’Église, elle veut donner le meilleur d’elle-même, observer avec le plus grand zèle possible le Typikon de l’Église et toutes ses règles : prier correctement, jeûner correctement, tout faire comme il se doit. Comment pouvons-nous conseiller une telle personne ?
Tout d’abord, puisqu’elle a pris cette décision, qu’elle n’ait pas peur ! Le Seigneur Lui-même nous y exhorte dans l’Évangile : ne craignez rien. Ne pas avoir peur de la faim ni de la maladie que l’on associe parfois au jeûne. De nombreux médecins mettent en garde contre le jeûne, évoquant des risques d’anémie, de carences en vitamines, et autres inquiétudes. Pourtant, si nous regardons l’Histoire, nous constatons que le jeûne n’a jamais causé la mort de quiconque.
N’ayons donc pas peur d’embrasser cette voie ascétique. Et si l’on éprouve un ardent désir de plaire à Dieu à travers le jeûne, alors il faut suivre pleinement le Typikon. Appelez-le « Typikon monastique » ou autrement si vous voulez, peut-être jugé trop strict pour les laïcs, mais efforçons-nous néanmoins de jeûner rigoureusement selon le Typikon, en particulier durant la première et la dernière semaine.
Deuxièmement, nous devons prier selon le commandement de Dieu : « Priez sans cesse ». Comme le disent les saints Pères, la prière et le jeûne sont les deux ailes qui élèvent l’âme vers Dieu, jusqu’aux hauteurs du ciel. C’est pourquoi la prière est indispensable durant le jeûne ; elle doit en être le fondement, car sans elle, le jeûne et l’ascèse ne deviennent rien de plus qu’un simple régime alimentaire, dépourvu de toute valeur spirituelle.
Associée au jeûne, la prière est un puissant moyen de stabilité intérieure et de véritable croissance spirituelle.
Le troisième conseil est le suivant : Réjouissez-vous. Le Seigneur nous appelle à la joie en tout temps ! Si nous jeûnons véritablement de manière correcte, si nous prions correctement, en suivant les enseignements des saints Pères, nos guides spirituels, et les prêtres auprès desquels nous nous confessons, alors la prière et le jeûne conduiront assurément à la joie spirituelle, que le Seigneur nous accorde, avec la grâce qui découle des efforts ascétiques et du désir de Lui plaire.
Le jeûne, la prière et la joie, ensemble, sont à la fois les moyens et les fruits de nos efforts spirituels ; on pourrait même dire qu’ils sont le fruit du Saint-Esprit, que nous recevons dans le champ du jeûne. Cependant, ce vers quoi doivent tendre tous nos efforts, toutes nos pratiques ascétiques et nos prières, c’est l’amour. L’amour de Dieu et du prochain : voilà le fondement et la racine de l’arbre spirituel, celui qui croît et porte du fruit dans l’âge à venir, dans le Royaume des Cieux.
Ne laissez pas passer l’opportunité d’une rencontre avec Dieu.

— Il faut garder à l’esprit qu’une personne peut ne rien comprendre lors de sa première tentative, voire même après la dixième. Tout cela se construit progressivement, à mesure que l’on gagne en expérience spirituelle. Ce n’est que plus tard que l’on comprend que le jeûne devrait être constant, même si nous ne pouvons pas toujours rester dans un état de vieille vigilance. Il y a un temps pour le repos et un temps pour la pratique spirituelle, c’est-à-dire pour le jeûne.
Il est crucial de ne pas oublier que nous devons également accomplir de bonnes œuvres, car cela fait partie des obligations du jeûne. Je conseille de ne pas se laisser distraire par nos accomplissements extérieurs -quels qu’ils soient, y compris les accomplissements spirituels (ou gastronomiques), car aucun n’a véritablement de valeur.
Le jeûne est un moment donné pour prendre conscience de nos faiblesses et de notre incapacité à accomplir ce que le Seigneur attend de nous. C’est une occasion de comprendre, même avec tout notre zèle, que nous ne pouvons pas tout faire par nos propres forces : au moins pendant la période du jeûne, nous devons être miséricordieux envers les autres, aimer Dieu et notre prochain, nous abstenir du mal que nous pourrions faire, et tenter de faire le bien, même s’il nous est difficile de le réaliser.
Pendant le jeûne, nous devons également éprouver le repentir pour ce que nous avons laissé échapper, et regretter toutes les occasions manquées que Dieu nous a données. Ce que nous manquons souvent dans la vie, c’est l’opportunité de rencontrer Dieu. Nous avons du mal à renoncer à ce que nous aimons, et cela nous empêche de voir les personnes que Dieu place sur notre chemin -des personnes qui ne sont pas toujours aussi faciles à accepter, qui nous apportent des soucis, des problèmes, des contrariétés, mais que nous devons servir, et à travers elles, rencontrer le Seigneur, qui est venu pour servir les autres.
Traduction de l’article : Orthodox Christianity