
Par le père Antoine Rusakevich
Parmi les personnes qui ne fréquentent pas l’Église ou qui sont éloignées du christianisme, une critique récurrente envers l’Église orthodoxe est le manque de compréhension des offices en général et de certaines prières en particulier. On entend souvent des questions telles que : « Pourquoi ne puis-je pas prier avec mes propres mots ? Pourquoi dois-je m’adresser à Dieu à travers des textes d’autres personnes ? » À première vue, il s’agit d’une question simple, à laquelle le clergé peut répondre de manière claire et concise. Pourtant, cette incompréhension des « non-initiés » révèle un problème plus profond : dans le monde moderne, beaucoup sont désormais très éloignés de la tradition liturgique et de la vie rituelle de l’Église chrétienne.
La prière, tout comme les offices liturgiques, est le fruit de plusieurs millénaires de développement de la vie cérémonielle de l’Église chrétienne. Lorsque nous nous adressons à Dieu dans la prière, nous invoquons un Dieu bien précis, une Personne : notre Seigneur Jésus-Christ, tel qu’Il nous est révélé dans le récit divinement inspiré de l’Évangile. Nos prières et nos célébrations liturgiques ne sont pas de simples formules, mais le reflet du Nouveau Testament et de l’histoire chrétienne. Il ne s’agit pas d’un Dieu abstrait, issu de la philosophie, éloigné du monde et de nos préoccupations, mais d’une Présence rééle et vivante, manifestée dans l’Évangile.
De plus, la prière remplit de nombreuses fonctions et répond à divers besoins : elle est union avec Dieu (sens originel du mot « religion »), dialogue avec nos défunts, action de grâce, louange, supplication ou encore plainte devant le Seigneur, à l’image de Job dans l’Ancien Testament. Ainsi, même une prière personnelle – et plus encore un office liturgique – possède à la fois une structure élaborée et une richesse de contenu qui dépassent une simple formule personnelle.
Les prières, les chants, les pratiques liturgiques et les pieuses traditions, que nous connaissons à travers les offices, ont été créés au cours de nombreux siècles et sont le fruit des âmes pieuses des Pères chrétiens et des enseignants de l’Église. Et lorsqu’un homme mécontent dans la rue rejette la tradition chrétienne — c’est-à-dire la Sainte Tradition — en ignorant les hymnes sacrés et les textes imprégnés de prière, Il ne se contente pas de s’identifier à une interprétation simplifiée du protestantisme (il est vrai que les dénominations protestantes ont aussi leurs propres traditions, prières et autorités spirituelles, mais elles diffèrent profondément de l’orthodoxie, de la Sainte Tradition), il s’isole totalement de la vie religieuse.
Lorsqu’une personne affirme qu’elle priera uniquement avec ses propres mots, cela signifie que sa prière sera essentiellement suppliante et que son image de Dieu restera floue, informe, abstraite et impersonnelle. L’Église n’a jamais rejeté la prière personnelle et ne pourrait le faire, car les prières liturgiques elles-mêmes ont été rédigées par des saints et des docteurs de l’Église. Le Notre Père, enseigné par le Seigneur Lui-même à Ses disciples, en est le modèle parfait. Cependant, prier avec ses propres mots exige une profonde expérience spirituelle, une solide connaissance théologique et une sincérité émotionnelle authentique. Ce n’est qu’à ces conditions qu’une telle prière pourra être véritablement consciente, authentique et digne d’être qualifiée de « liturgique ».
Il existe bien sûr des exceptions : lorsqu’un chrétien est frappé par l’adversité et les tentations, la prière devient un cri de repentir ou un appel désespéré au secours, où les mots se font rares – seule demeure une invocation sincère à la miséricorde divine. En effet, dans les moments de détresse et d’épreuve, il n’est pas nécessaire de multiplier les paroles. Mais ici, nous parlons de la prière quotidienne, du fait de se tourner vers Dieu chaque jour, et comme nous l’avons déjà souligné, d’autres règles s’appliquent.
Tous les chrétiens dans l’Église traversent les mêmes étapes de croissance spirituelle. Certains avancent avec plus de succès que d’autres, mais, comme on dit, les règles restent les mêmes pour tous. Seul celui qui s’est tourné vers le Seigneur à travers les prières, les hymnes et les chants spirituels sanctifiés au fil des siècles peut acquérir l’expérience spirituelle nécessaire pour adresser des prières personnelles à notre Seigneur Jésus-Christ. C’est le signe d’une foi consciente et d’une véritable maturité spirituelle.
Traduction de l’article : Orthodox Christianity