
Il est dit dans les Proverbes : « Ceux qui n’ont point de guide tombent comme des feuilles. Le salut se trouve dans beaucoup de conseils. » Par ces paroles, la Sainte Écriture nous met en garde contre la confiance en nous-mêmes et contre l’illusion de nous croire avisés et capables de nous diriger nous-mêmes. Nous avons besoin d’aide, nous avons besoin de guides après Dieu. Il n’est rien de plus misérable ni de plus vulnérable que ceux qui n’ont personne pour les conduire sur la voie de Dieu. Que dit en effet l’Écriture ?
« Ceux qui n’ont point de guide tombent comme des feuilles. » La feuille, à sa naissance, est toujours verte, vigoureuse et belle ; puis elle se dessèche peu à peu, tombe, et finalement on la piétine sans y faire attention. Ainsi en est-il de l’homme qui n’a pas de guide. Au début, il ne cesse d’avoir de la ferveur pour le jeûne, les veilles, la solitude, l’obéissance, et les autres bonnes œuvres. Puis cette ferveur s’éteignant progressivement, comme il n’a pas de guide pour l’alimenter et l’enflammer, il se dessèche insensiblement, tombe, et se trouve pour finir entre les mains de ses ennemis, qui font de lui ce qu’ils veulent.
De ceux, au contraire, qui révèlent leurs pensées et font tout en prenant conseil, l’Écriture dit : « Le salut se trouve dans beaucoup de conseils. » Par « beaucoup de conseils », elle ne veut pas dire qu’il faille consulter tout le monde, mais consulter pour tout, manifestement, celui en qui on doit avoir pleine confiance ; il faut non pas taire certaines choses et dire les autres, mais tout révéler et en tout demander conseil. Pour qui agit de la sorte, vraiment « le salut se trouve dans beaucoup de conseils. »
Si, en effet, un homme ne confie pas tout ce qui est en lui, surtout s’il vient de quitter une vie et des habitudes mauvaises, le diable découvrira chez lui une volonté propre ou une prétention de justice, qui lui permettront de le renverser. Car lorsque le diable voit quelqu’un décidé à ne pas pécher, le diable n’est pas assez sot dans sa méchanceté pour lui suggérer d’emblée des fautes manifestes. Il ne lui dira pas : « Va, accomplis cet acte impur », ni : « Va, commets ce larcin. » Il sait que nous ne voulons pas ces choses, et il ne tient pas à nous parler de ce que nous ne voulons pas. Mais voici qu’il nous trouve en possession d’une seule volonté propre ou d’une seule prétention de justice, et c’est par là qu’il nous nuit avec de belles raisons. De là vient qu’il est encore écrit : « Le Mauvais fait du mal quand il s’associe à une prétention de justice. » Le Mauvais, c’est le diable ; il fait du mal quand il s’associe à notre prétention de justice, c’est-à-dire à notre prétendue justice. Car alors, il est plus fort, il peut agir et nuire davantage. Chaque fois que nous nous attachons obstinément à notre volonté propre et que nous nous fions à nos prétentions de justice, alors, tout en pensant faire merveille, nous nous tendons des pièges à nous-mêmes, et nous ne savons pas que nous allons à notre perte. Comment pourrions-nous, en effet, connaître la volonté de Dieu ou la chercher vraiment, si nous mettons en nous-mêmes notre confiance et tenons ferme notre volonté propre ?
C’est ce qui faisait dire à l’abbé Poemen que la volonté est un mur d’airain entre l’homme et Dieu. Vous voyez le sens de ce mot. Et il ajoutait : « C’est un roc de répulsion », en tant qu’elle s’oppose et fait obstacle à la volonté de Dieu. Si donc un homme y renonce, il peut dire lui aussi : « En mon Dieu je passerai le mur. Mon Dieu, dont la voie est irréprochable. » Quelles paroles admirables ! C’est en effet quand on a renoncé à la volonté propre qu’on voit, sans reproche, la voie de Dieu. Mais si on lui obéit on ne peut s’apercevoir que la voie de Dieu est irréprochable. Reçoit-on une mise en garde, aussitôt on récrimine, on se détourne avec mépris, on se rebelle. Comment, en effet, celui qui est attaché à sa volonté propre pourrait-il écouter quelqu’un et suivre le moindre conseil ? Certains disent : « L’homme tombe à cause de ceci, à cause de cela. » Mais moi, pour ma part, je ne connais aucune chute qui n’ait été causée par la confiance en soi. Vois-tu quelqu’un tomber ? Sache qu’il s’est dirigé lui-même. Rien n’est plus grave que de se diriger soi-même, rien n’est plus fatal.
Mais, pensera-t-on peut-être, que doit faire celui qui n’a personne à qui demander conseil ? En fait, si quelqu’un cherche vraiment de tout son cœur la volonté de Dieu, Dieu ne l’abandonnera jamais, mais le guidera en tout selon sa volonté. Oui, réellement, si quelqu’un dirige son cœur vers la volonté divine, Dieu éclairera plutôt un petit enfant pour la lui faire connaître. Si quelqu’un, au contraire, ne cherche pas sincèrement la volonté de Dieu et va consulter un prophète, Dieu mettra dans le cœur du prophète une réponse conforme à la perversité de son cœur à lui, selon la parole de l’Écriture : « Si un prophète parle et s’égare, c’est moi, le Seigneur, qui l’ai égaré. » C’est pourquoi nous devons, de toutes nos forces, nous diriger selon la volonté de Dieu et ne pas faire confiance à notre propre cœur.
Dorothée de Gaza, guide spirituel