Saint Nicolas Velimirovitch – où est le Christianisme ?

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Où est le Christianisme ? Telle est la première question. Ma réponse est la suivante : Seulement là où se trouve la souffrance. Si je dis cela, je ne parle pas seulement de la souffrance imméritée, mais aussi de la souffrance méritée. Car toute souffrance purifie et ennoblit. La souffrance pour la justice est toujours une souffrance causée par les autres et la souffrance pour l’injustice est toujours une souffrance causée par nous-mêmes. L’homme juste souffre toujours, soit pour ceux qui ont vécu avant lui, soit pour ceux qui vivront après lui. La cause de la souffrance d’un homme juste se trouve à l’extérieur de lui ; la cause de la souffrance d’un homme mauvais se trouve en lui. De même que la souffrance renforce l’homme juste dans sa bonté, de même elle affaiblit l’homme mauvais dans sa méchanceté.

L’homme qui n’a jamais souffert ni dans son âme ni dans son corps n’a jamais été un chrétien. L’histoire du Christianisme est l’histoire de la souffrance sous toutes ses formes. L’Église a souffert soit des persécutions, soit des faveurs de l’État ; soit de la tyrannie extérieure, soit de l’orgueil intérieur ; soit des philosophes, soit des fous ; soit des fanatiques, soit des apostats ; soit des entraves extérieures ou intérieures. Toute l’histoire de l’Église est tissée de souffrance, celle des pécheurs et celle des saints. Les pécheurs ont souffert en commettant le péché, les saints en l’observant. Ce n’est pas seulement Judas qui a souffert à cause de son grand péché, mais beaucoup d’autres, hier et aujourd’hui, qui ont pris conscience de l’énormité de son péché. En ce qui concerne Judas, je pense que son âme était très proche du Christianisme au moment où il a subi les agonies du remords. Et l’apôtre Paul a souffert à la seule vue de l’idolâtrie d’Éphèse et de l’immoralité de Corinthe ; comme il a souffert aussi quand il a vu dans une vision spirituelle les souffrances de la créature dans le travail de l’enfantement.

Toutes les grandes âmes, dans les temps païens comme dans les temps chrétiens, ont préféré demeurer dans leur solitude mélancolique (Homère, Héraclite, Orphée, Pythagore, Platon, Virgile, Sénèque, Basile, Dante, saint Bernard). Quand je demandais à un de mes élèves : « Comment vous imaginez-vous les grands Pères de l’Église ? », il me répondit : « Comme des hommes qui ne sourient jamais », et je n’ai pas objecté à cette réponse. En effet, il nous est très difficile d’associer un sourire à la bouche de Chrysostome, d’Athanase ou de Knox ; de même qu’il nous est tout aussi difficile de séparer le sourire des lèvres du prêtre de Dionysos. Mais voici : de même que de grands hommes ont exprimé le christianisme en formules éthico-dogmatiques, de même d’autres l’ont exprimé en vers, en couleurs, en bois ou en pierre. Dante, de Vinci, Michel-Ange et les grands bâtisseurs de la cathédrale de Reims, de Notre-Dame et de l’abbaye de Westminster ont vécu, comme on le sait, dans la même mélancolie secrète que les premiers Pères de l’Église. Tels étaient aussi les grands représentants modernes du Christianisme : Butler, Lammenais, Solovief, Newman. Tels furent, enfin, les grands représentants du Christianisme en littérature : Tolstoï, Dickens et Dostoïevski.

Il n’y a jamais eu dans le monde de saint heureux à l’ombre des péchés de ses voisins. Pourquoi toutes les grandes âmes doivent-elles être mélancoliques ? Parce que les grandes âmes souffrent toujours des souffrances de leurs semblables. Mais si sombre que soit la mélancolie d’une âme chrétienne pure, elle n’est jamais plus sombre que les nuages à travers lesquels percent les rayons du soleil. L’optimisme chrétien, comme le soleil lointain de notre univers, pénètre ces couvertures mélancoliques qui enveloppent les âmes justes et souffrantes de la terre. Ainsi, le Christianisme n’est pas une lumière qui éblouit par l’éclat de ses rayons brûlants, mais plutôt une lumière douce et tendre qui traverse les nuages pour rencontrer et saluer nos âmes languissantes. Y a-t-il un esprit chrétien parmi les peuples européens qui se battent actuellement ? Telle est la question. Oui, mon ami, je dis oui. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, je maintiens que dans cette guerre, où l’on tue chaque jour des dizaines de milliers d’êtres humains, l’esprit chrétien se manifeste davantage que dans la paix d’hier.

Source : Hesychia « Saint Nicolas Vélimirovitch – Le christianisme et la guerre I / III ». Traduction : Hesychia.

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